C'est l'objet que nous avons constamment sous les yeux que nous reconnaissons avec le plus de difficulté, si on le change un peu de place. Dans le neveu du petit Grangier, je ne reconnus pas tout de suite l'enfant de Marthe—mon enfant.
L'affolement que dans un lieu public produit un court-circuit, j'en fus le théâtre. Tout à coup, il faisait noir en moi. Dans cette nuit, mes sentiments se bousculaient; je me cherchais, je cherchais à tâtons des dates, des précisions. Je comptais sur mes doigts comme je l'avais vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner de trahison. Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus compter. Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui naissait en janvier? Toutes les explications que je cherchais à cette anormalité, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma certitude fut faite. Cet enfant était celui de Jacques. N'était-il pas venu en permission neuf mois auparavant? Ainsi, depuis ce temps, Marthe me mentait. D'ailleurs, ne m'avait-elle pas déjà menti au sujet de cette permission! Ne m'avait-elle pas d'abord juré s'être pendant ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour m'avouer, longtemps après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée!
Je n'avais jamais pensé bien profondément que cet enfant pût être celui de Jacques. Et si, au début de la grossesse de Marthe, j'avais pu souhaiter lâchement qu'il en fût ainsi, il me fallait bien avouer, aujourd'hui, que je croyais être en face de l'irréparable, que, bercé pendant des mois par la certitude de ma paternité, j'aimais cet enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi fallait-il que je ne me sentisse le cœur d'un père qu'au moment où j'apprenais que je ne l'étais pas!
On le voit, je me trouvais dans un désordre incroyable, et comme jeté à l'eau, en pleine nuit, sans savoir nager. Je ne comprenais plus rien. Une chose surtout que je ne comprenais pas, c'était l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce fils légitime. À certains moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait pas voulu que cet enfant fût le mien; à d'autres moments, je n'y voulais plus voir qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs fois choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour.
J'avais commencé une lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par dignité! Mais les mots ne venaient pas, car mon esprit était ailleurs, dans des régions plus nobles.
Je déchirai la lettre. J'en écrivis une autre, où je laissai parler mon cœur. Je demandais pardon à Marthe. Pardon de quoi? Sans doute que ce fils fût celui de Jacques. Je la suppliais de m'aimer quand même.
L'homme très jeune est un animal rebelle à la douleur. Déjà, j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais presque cet enfant de l'autre. Mais, avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en reçus une de Marthe, débordante de joie.—Ce fils était le nôtre, né deux mois avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. «J'ai failli mourir», disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage.
Car je n'avais place que pour la joie. J'eusse voulu faire part de cette naissance au monde entier, dire à mes frères qu'eux aussi étaient oncles. Avec joie, je me méprisais: comment avoir pu douter de Marthe? Ces remords, mêlés à mon bonheur, me la faisaient aimer plus fort que jamais, mon fils aussi. Dans mon incohérence, je bénissais la méprise. Somme toute, j'étais content d'avoir fait connaissance, pour quelques instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne ressemble moins aux choses elles-mêmes que ce qui en est tout près. Un homme qui a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle se présente enfin à lui, il ne la reconnaît pas: «Ce n'est pas elle», dit-il en mourant.
Dans sa lettre, Marthe me disait encore: «Il te ressemble.» J'avais vu des nouveau-nés, mes frères et mes sœurs, et je savais que seul l'amour d'une femme peut leur découvrir la ressemblance qu'elle souhaite. «Il a mes yeux», ajoutait-elle. Et seul aussi son désir de nous voir réunis en un seul être pouvait lui faire reconnaître ses yeux.
Chez les Grangier, aucun doute ne subsistait plus. Ils maudissaient Marthe, mais s'en faisaient les complices, afin que le scandale ne «rejaillit» pas sur la famille. Le médecin, autre complice de l'ordre, cachant que cette naissance était prématurée, se chargerait d'expliquer au mari, par quelque fable, la nécessité d'une couveuse.