Jetant comme un pont sur les chenets un morceau de reps gris long d'un mètre, large de moitié, le fou, évitant bien tout brûlant contact, en glissa face à face les deux extrémités sous la plaque, jusqu'à tension parfaite de l'aire supérieure, bordée devant et derrière, par rapport à nous, d'une étroite marge tombant en pente douce.
Merveilleusement peints et modelés, douze personnages en baudruche, hauts de quelques centimètres, évoquant sur un coin de la table une bande de sinistres rôdeurs, furent déposés par Lucius sur le reps, dont la plate-forme carrée laissait passer l'air chaud par une infinité de trous fins et serrés. Enlevés sans peine, ils se tinrent debout dans l'espace grâce à quelque lest mis dans leurs pieds et, bientôt, circulèrent suivant le caprice du fou, dont les doigts erraient sur le tissu-crible. Privée un instant de tous courants verticaux sauf de ceux qui, lui frôlant le dos ou l'abdomen, la chassaient dès lors loin de leur axe, telle figurine avançait ou reculait en plongeant puis, toute obstruction cessant au-dessous d'elle, rebondissait jusqu'à son premier niveau, empruntant à la répétition de ce manège un alerte sautillement de gigue. Telle autre pivotait sous l'action de certains courants effleurant tangentiellement, après suppression de toutes contre-parties, quelque portion saillante, main ou coude.
Une fois rangées vis-à-vis sur deux files parallèles de six, dont la plus proche nous tournait le dos, les poupées aériennes dansèrent classiquement l'entraînante gigue célèbre sous le nom de sir Roger de Coverly. Seul Lucius actionnait tout, en promenant ses doigts sur le reps, clavier subtil dont il usait en grand virtuose façonné par de patientes études.
Partant des deux bouts d'une même diagonale, deux danseurs sautillaient l'un vers l'autre puis, avant de se toucher, regagnaient leurs places à reculons, strictement imités aussitôt par les détenteurs des deux autres postes extrêmes. Plusieurs fois le manège alternatif recommençait, différencié par un jeu de tournoiements effectués centralement deux à deux au moment de la rencontre. Lucius glissait en biais ses mains sur le reps, en courbant fortement un poignet pour ne pas rompre les courants soutenant les poupées inactives.
Ensuite le fou amenait peu à peu jusqu'à lui les deux plus lointains vis-à-vis, en les faisant alternativement tourner ensemble sur la ligne médiane du quadrille puis chacun avec un danseur de la file opposée à la sienne, non sans les contraindre chaque fois à gagner un cran de son côté. Tout reprenait dès lors comme avant.
La danse continua ainsi. Grâce à la seconde figure suivant toujours la première, un incessant roulement conférait tour à tour aux douze compagnons le privilège des places d'angles.
Par la sûreté de son talent, exempt de gaucherie, Lucius donnait une vie intense à la gigue sans parquet, dont l'allure calme devint graduellement rapide puis impétueuse.
Soudain les évolutions cessèrent. Retirant ses mains du reps, au-dessus duquel les danseurs flottèrent sans but, Lucius, hagard, l'épouvante aux yeux, s'était tourné de face sans nous voir, tout prêt, nous dit Canterel, à subir une étrange crise capillaire de réflexes hallucinatoires, dus au terrifiant spectacle évocateur qu'il venait de s'offrir en obéissant malgré lui à une cruelle obsession.
Sous l'empire de la frayeur, six cheveux se hérissèrent à la lisière de chacune des deux régions touffues bordant de droite et de gauche la calvitie du fou—puis se déplacèrent d'eux-mêmes en sautant d'un pore à l'autre. Déraciné par quelque relâchement profond des tissus, chaque cheveu, que le pore expulseur semblait lancer en l'air par une compression de ses bords supérieurs, décrivait une minuscule trajectoire en demeurant sans cesse vertical et retombait dans un pore voisin qui, s'ouvrant pour le recevoir, le chassait aussitôt vers un nouvel asile béant prompt à le rejeter à son tour.
Bientôt rangés face à face au brillant sommet du crâne, à force de bonds successifs, sur deux files égales parallèles à l'axe d'une raie imaginaire, les douze cheveux, fidèles à leur mode de locomotion, dansèrent spontanément une gigue identique à celle des figurines de baudruche. Même alternance observée par les quatre occupants des places extrêmes dans de multiples demi-traversées diagonales d'abord simples puis accompagnées de différents tournoiements au centre, même seconde figure d'ensemble, durant laquelle deux vis-à-vis passaient, par d'ondulantes étapes, d'un bout du quadrille à l'autre.