En parlant, Noël nous mettait le dé sous les yeux. Paraissant veiné par les lettres, l'ensemble des six faces, numérotées en angle de 1 à 6, montrait isolément ces trois formules: L'ai-je eu? l'ai-je? l'aurai-je? une fois en rouge, l'autre en noir, chacune occupant la plate antipode de sa pareille. Le choix d'un incident fortuné ou contraire était révélé au jouvenceau par la présence sur la face gagnante d'une inscription rouge ou noire,—le côté chronologique du renseignement se trouvant subordonné au temps du verbe. Partout le chiffre suivait la teinte de la formule.

Noël ouvrit un long volume étroit à luxueuse reliure bleue, vieille et usagée, sorte de code cabalistique dont il nous donna le secret. Le livre entier se divisait en groupes de six pages qui, se rapportant chacun à telle constellation, n'offraient que des paragraphes indépendants et courts, dont les quelques lignes renfermaient, sous forme de parabole plus ou moins obscure, une destinée humaine. Ces chapitres égaux avaient tous leur pagination individuelle.

Rapidement l'adolescent parcourait le livre, fait de magnifique vélin maintenant sale et usé comme la reliure. Tous les trois feuillets, à droite, un nom de constellation inscrit de biais, en haut, dans le coin extérieur, tranchait par ses grosses capitales avec le texte même, prodigieux de finesse. Noël, lisant ces titres, s'arrêta sur HERCULE, dont les étoiles avaient, d'après ses recherches, signalé, en compagnie de Saturne, la naissance de Faustine,—et déclara que sur les six pages du chapitre en cause la première seule pouvait contenir la sentence cherchée, selon le dé, qui, ayant achevé sa mission par cette désignation due au gain de la face 1, fournissait un mode d'investigations fort juste. Un examen sérieux du livre eût en effet montré six différents genres d'esprit régentant respectivement les pages correspondantes de chaque chapitre; une frappante analogie de pensée mariait donc entre elles toutes les pages 1; dans l'ouvrage entier les pages 2 également constituaient une sorte de famille homogène, et il en allait de même, sans lacune, jusqu'à l'ensemble des pages 6. En préférant le passé, le présent ou l'avenir pour situer son interrogation secrète, le sujet projetait sur son caractère intime une précieuse lumière, complétée par son choix d'un événement bon ou défavorable. Optimisme, timidité, hypocondrie, défiance, témérité, scrupule, prévoyance transparaissaient finement dans la question intérieure que devinait le magique dé infaillible. Imposant, vu le moyen d'enquête adopté, le sextuple assortiment des pages, l'étude approfondie de ces sentiments multiples avait servi de base à la composition du texte cabalistique. Le chapitre une fois désigné par les astres, le numéro de la face d'ivoire gagnante devenait celui du folio à scruter.

Noël posa en ligne bissectrice sur la page 1 du chapitre d'Hercule la paille récemment rougie aux deux tiers par le liquide sensitif de la sphère en cristal. Exactement aussi long que la portion imprimée, le mince fétu aboutissait sans empiétement aux deux marges haute et basse; partant de la première ligne, sa section rouge finissait vers le milieu d'un paragraphe que le jeune garçon toucha du doigt. Là résidait le destin de Faustine.

Le procédé indicateur, cette fois encore, était rationnel. De la vitalité du sujet et de son tempérament dépendait en effet l'ascension plus ou moins hardie, au sein de la paille neuve, du liquide rouge dont la trace culminante désignait l'alinéa fatidique. Or, du début à la fin de chaque page, la rédaction des paragraphes comportait un crescendo régulier, concernant l'exaltation artistique, patriotique ou amoureuse enclose dans les récits paraboliques. C'est pourquoi, dans son geste investigateur, Noël plaçait en haut le côté rouge du fétu. Après chaque séance, le jouvenceau, pour remplacer la dose bue par la paille, reversait dans la sphère, en nombre voulu, des gouttes de liquide rouge, sans lesquelles l'enquête subséquente se fût trouvée faussée.

A l'aide d'une loupe, Noël nous lut ainsi le mystérieux passage, que Mopsus parut écouter attentivement:

«Dans la cour de son palais de Byzance, la courtisane Chrysomallo se fit hisser par ses gens sur son fier cheval noir Barsymès, qui piaffait d'impatience sous un royal harnachement. Puis elle sortit, radieuse, pour une libre course à travers plaines et forêts. Vers le soir, presque au moment de tourner bride pour regagner sa demeure, elle sentit son éperon qui, de lui-même, piquait régulièrement à coups pressés le flanc de sa monture. Barsymès s'élança au galop sans que rien pût l'arrêter. Quand vint la nuit, le chemin s'éclaira d'une lueur verdâtre suivant partout l'amazone. Cherchant le point d'où rayonnaient ces feux, Chrysomallo aperçut son éperon qui, luisant d'un éclat glauque, illuminait les alentours, entraînant toujours son pied malgré elle pour creuser chaque fois davantage la plaie sanglante du cheval. Cette fuite éperdue se prolongea des années. L'éperon, qui frappait sans trêve, gardait pendant le jour sa clarté blafarde, que la nuit rendait fulgurante. Et à Byzance nul ne revit jamais Chrysomallo.»

L'adolescent interpréta clairement le récit.

Pareille à Chrysomallo partant gaîment en promenade, Faustine commencerait, joyeuse, une intrigue pleine de promesses avenantes. Mais son amour, jugé d'abord par elle-même frivolement superficiel, deviendrait avant peu tenace et tyrannique, en s'imprégnant de torturante jalousie. Symbole de ce talonnant amour qui, en dépit de nombreux efforts refrénateurs, entraînerait à jamais sa victime dans de fatales voies inconnues, l'éperon, par son glauque rayonnement éclairant la route aux heures noires, figurait la lumière tragique et pénétrante qu'une grande passion répand malgré tout sur les pages sombres d'une vie.

Maintes folies faites dans le passé, au cours de retentissantes idylles, par Faustine, citée pour la légèreté de ses mœurs, donnaient à la prédiction un singulier à-propos.