La lentille exécuta un quart de tour dans le sens habituel, et les émanations de la substance ocreuse, lumineusement échauffée, enflèrent la baudruche. Le ballon s'enleva, pendant que la lentille pivotait derechef et que l'aiguille-rallonge réintégrait la griffe qui lui tenait lieu d'étui. La brise avait gardé son dernier cap, et la demoiselle poursuivit sa course en ligne droite jusqu'à une solitaire et lointaine racine rose, fine et pointue, sur laquelle une manœuvre de la soupape la fit descendre et se poser.

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Canterel prit alors la parole pour nous expliquer la raison d'être de l'étrange véhicule aérien.

Le maître avait poussé jusqu'aux dernières limites du possible l'art de prédire le temps. L'examen d'une foule d'instruments prodigieusement sensibles et précis lui faisait connaître dix jours à l'avance, pour un endroit déterminé, la direction et la puissance de tout souffle d'air ainsi que la venue, les dimensions, l'opacité et le potentiel de condensation du moindre nuage.

Pour mettre en saisissant relief l'extrême perfection de ses pronostics, Canterel imagina un appareil capable de créer une œuvre esthétique due aux seuls efforts combinés du soleil et du vent.

Il construisit la demoiselle que nous avions sous les yeux et la pourvut des cinq chronomètres supérieurs chargés d'en régler toutes les évolutions,—le plus haut ouvrant ou refermant la soupape, tandis que les autres, en actionnant les miroirs et la lentille, s'occupaient de gonfler avec les feux solaires l'enveloppe de l'aérostat, grâce à la substance jaune, qui, due à une préparation spéciale, exhalait sous tout ascendant calorique une certaine quantité d'hydrogène. C'était le maître lui-même qui avait inventé la composition ocreuse, dont les effluences allégeantes se produisaient seulement quand la lentille concentrait sur elle les rayons de l'astre radieux.

De cette manière, Canterel avait un instrument qui, sans aucune autre aide que celle du soleil plus ou moins dégagé, pouvait, en profitant de tel courant atmosphérique prévu longtemps d'avance, accomplir un trajet précis.

Le maître chercha dès lors quelle matière employer pour l'enfantement de son œuvre d'art. Seule une fine mosaïque lui semblait apte à provoquer un difficultueux et fréquent va-et-vient de l'appareil. Or il fallait que les fragments multicolores, au moyen de quelque aimantation intermittente, pussent être tour à tour attirés puis laissés par la portion inférieure de la hie. Canterel, finalement, résolut d'utiliser une découverte qui, faite par lui seul quelques années auparavant, avait toujours donné dans la pratique d'excellents résultats.

Il s'agissait d'un curieux système permettant d'extraire les dents sans aucune souffrance, en évitant l'emploi dangereux et nocif de tout anesthésiant.

A la suite de longues recherches, Canterel avait obtenu deux métaux fort complexes, qui rapprochés l'un de l'autre créaient à l'instant même une aimantation irrésistible et spéciale, dont le pouvoir s'exerçait uniquement sur l'élément calcaire composant les dents humaines.