Après avoir complété la demoiselle par l'adjonction de la géante aiguille de boussole, Canterel se vit encore en présence d'une condition indispensable à remplir. Il fallait que l'appareil nomade pût conserver une verticalité parfaite durant ses villégiatures sur les divers districts de l'œuvre future. Or, plus la mosaïque avancerait, plus les trois griffes-soutiens risqueraient de détruire l'équilibre général en rencontrant des dents comme points d'appui; la hie, en se penchant, compromettrait grièvement l'orientation si précise des miroirs à évolution régulière, et une nouvelle ascension deviendrait impossible.

Pour trancher cette question d'importance vitale, Canterel évida la portion basse des trois griffes et mit à chacune d'elles un chronomètre de petit module, dont les rouages, au moment voulu, mobiliseraient certaine aiguille interne à pointe arrondie en mesure de s'abaisser temporairement.

Quand une griffe porterait sur une dent faisant déjà partie intégrante de la mosaïque, les deux autres seraient d'avance rallongées par leur aiguille respective dont le bout atteindrait le sol; parfois deux griffes se poseraient sur des dents, l'autre se servant seule de son aiguille.

Les fines tiges annexées sortiraient plus ou moins suivant le niveau des dents, très variables d'épaisseur. En effet, molaires et palettes, dents d'adultes et dents de lait donneraient, une fois couchées, un nombre immense de hauteurs différentes, nombre accru par l'individualité de chaque mâchoire. Ce fait ne nuirait pas au résultat final, la vigueur picturale de la mosaïque n'ayant pas à souffrir d'une simple inégalité de surface; mais Canterel se verrait forcé d'en tenir un grand compte supplémentaire pour le réglage chronométrique des trois aiguilles; entre une mâchelière d'homme et une incisive d'enfant, pour prendre les deux extrêmes, le dénivellement serait relativement considérable, et, selon qu'une des griffes choisirait l'une ou l'autre, les deux restantes feraient accomplir à leur appendice intérieur un trajet long ou court pour gagner le sol; en outre, chaque fois que deux griffes viseraient simultanément deux dents de grosseur dissemblable, l'une d'elles aurait recours à son aiguille; pendant les derniers jours, quand les trois griffes ensemble, au moment de combler quelque lacune isolée, s'abattraient sur trois dents, on remarquerait souvent l'immixtion d'un ou deux des appendices mobiles malgré l'absence complète de tout contact avec la terre.

Étant données ces diverses particularités, la mise au point des trois plus bas chronomètres ne manquerait pas d'exiger un travail exceptionnellement ardu. Par bonheur, le maître, sous le rapport des aiguilles-rallonges, n'aurait à s'inquiéter que de l'emplacement même de la future mosaïque et non des entours, où, l'espace ne lui étant pas ménagé, il sèmerait les dents de telle sorte que la demoiselle, pour ravir chacune, pût appliquer naturellement ses trois griffes sur le sol. Esclave de l'orientation des courants atmosphériques susceptibles d'être utilisés, Canterel, du moins, élirait à sa guise, sur une ligne droite indéfinie, le point d'arrivée de chaque migration aérienne tendant vers l'extérieur du tableau dentaire; il n'aurait pour cela qu'à faire agir plus ou moins tôt le chronomètre de la soupape. Cette latitude lui permettrait d'éviter, même pour le début de l'expérience, toute espèce de tassements sur le vaste champ appelé à se dégarnir peu à peu, et dans la partie préhensive de sa tâche la hie n'emploierait jamais les aiguilles de ses griffes.


Pour l'œuvre d'art à exécuter, Canterel voulut choisir un sujet tant soit peu fuligineux, à cause des tons bruns et jaunâtres qui domineraient forcément dans les matériaux de la mosaïque; une scène pittoresque au sein de quelque profonde crypte faiblement éclairée devait à son idée fournir l'élément le plus propice, et il se rappela certain conte scandinave qu'Ezaïas Tegner intitule den Rytter[1] dans sa Frithiofs Saga, conte populaire et moral qui, répondant parfaitement à ses vues par son principal épisode, a inspiré la traduction suivante au folkloriste français Fayot-Roquensie.

[1] Le Reître.


Vers 1650, un riche seigneur norvégien, le duc Gjörtz, s'était follement épris de la belle Christel, épouse d'un de ses vassaux, le baron Skjelderup.