Une pêchette gisait auprès du bocal.
Le maître venait d'ouvrir avec précaution, après l'avoir sorti de sa poche, un drageoir contenant plusieurs grosses pilules rouge vif. Il en prit une et, faisant quelques pas, la lança fort adroitement dans l'orifice du grand diamant. Postés de nouveau contre les facettes, nous vîmes la légère muscade écarlate choir dans l'eau puis descendre lentement, pour être soudain avalée au passage par l'animal à peau rose et nue, que Canterel nous présenta, sous le nom de Khóng-dĕ̃k-lèn, comme un chat véritable entièrement épilé. L'aqua-micans—le maître appelait ainsi l'eau scintillante offerte à nos yeux—possédait, par suite d'une oxygénation spéciale, diverses propriétés exceptionnelles et permettait notamment aux êtres purement terrestres de respirer sans contrainte au sein de ses ondes. C'est pourquoi la femme à chevelure musicale, qui—nous l'apprîmes de la bouche de Canterel—n'était autre que la danseuse Faustine, pouvait supporter impunément, ainsi que le chat, une immersion prolongée.
Dirigeant d'un geste nos regards vers la droite, le maître désigna le chef humain composé uniquement de matière cérébrale, de muscles et de nerfs—et nous le donna pour tout ce qui restait de la tête de Danton, devenue sa propriété par suite de lointaines circonstances. Déposés par l'aqua-micans, les fourreaux revêtant les fibres sur toute leur longueur électrisaient puissamment l'ensemble; c'étaient d'ailleurs les gaines analogues présentées par la chevelure de Faustine qui provoquaient les vibrations mélodieuses servant en ce moment même d'accompagnement aux paroles de Canterel.
Celui-ci se tut et fit un signe à Khóng-dĕ̃k-lèn. Se laissant tomber au fond, le chat introduisit solidement jusqu'aux oreilles sa face dans le cornet de métal, qui appuyait sa pointe contre la paroi du récipient. Paré de la brillante annexe, dont les trous livraient de tous côtés passage à ses regards, il nagea vers la tête de Danton.
Canterel nous dit que, par l'effet d'une composition chimique particulière, la boulette rouge absorbée tout à l'heure sous nos yeux avait momentanément changé le corps entier du chat en une pile vivante extrêmement forte, dont le pouvoir électrique, concentré dans le cornet, était prêt à se manifester au moindre contact de la pointe avec une substance conductrice. Grâce à un dressage subtil, Khóng-dĕ̃k-lèn savait toucher délicatement le cerveau de Danton avec la partie effilée de son étrange masque; dès lors muscles et nerfs, déjà électrisés par leurs revêtements aqueux, subissaient une vigoureuse décharge qui les faisait agir comme sous l'influence mnémonique d'anciennes routines.
Arrivé au but, le chat mit légèrement le bout du cône métallique sur l'encéphale exposé devant lui, et les fibres exécutèrent soudain une impressionnante gymnastique. On eût dit que la vie animait de nouveau ce résidu de facies tout à l'heure immobile. Certains muscles semblaient faire tourner en tous sens les yeux absents, tandis que d'autres s'ébranlaient périodiquement comme pour lever, abaisser, crisper ou détendre la région sourcilière et frontale; mais ceux des lèvres surtout remuaient avec une agilité folle tenant sans nul doute aux prodigieuses facultés oratoires possédées jadis par Danton. Vu de profil, Khóng-dĕ̃k-lèn, par quelques mouvements de natation, se maintenait fixement à côté de la tête sans nous en rien cacher, interrompant parfois malgré lui le contact du cornet et de la dure-mère pour le rétablir presque aussitôt. Pendant la trêve l'agitation faciale cessait, pour reprendre dès que le courant circulait à nouveau. Et l'animal gardait tant de précautionneuse douceur dans ses attouchements que c'est à peine si la tête, en ses moments de liberté, tendait à se balancer quelque peu au bout de son fil, muni tout en haut d'une simple ventouse de caoutchouc adhérant au plafond transparent de l'immense gemme.
Canterel, qui précédemment, au cours d'expériences analogues, avait habitué ses regards à interpréter le manège des muscles buccaux, nous révélait, au fur et à mesure de leur apparition, les phrases passant sur les vestiges de lèvres du grand orateur. C'étaient d'incohérents fragments de discours empreints de vibrant patriotisme. Pêle-mêle, d'entraînantes périodes prononcées naguère en public surgissaient des cases du souvenir pour se reproduire automatiquement au bas du débris de masque. Provenant également de multiples réminiscences qu'envoyaient du fond des temps révolus certaines heures marquantes de pleine activité parlementaire, l'intense trémoussement du restant de la musculature physionomique montrait combien le hideux mufle de Danton devait se rendre expressif à la tribune.
Sur un mot de commandement crié par Canterel, le chat s'éloigna de la tête, soudain inerte, puis eut recours à son bipède antérieur pour se libérer du cornet, qui bientôt s'affala paresseusement sur le fond.