Le maître se mit à chercher ailleurs une puissance propre à tirer quelque parti plus complet de la précieuse relique humaine qu'il avait le bonheur de posséder.

D'anciens travaux personnels sur le magnétisme animal lui revinrent dès lors à la pensée. Il se rappela une substance rouge de son invention, baptisée par lui érythrite, qui, absorbée sous le volume d'une tête d'épingle, électrisait en s'y répandant tous les tissus d'un sujet au point de le transformer en véritable pile vivante; il suffisait d'introduire, après assimilation, le visage du patient dans la partie évasée d'un grand cornet métallique spécial, percé de quelques trous d'aérage, pour obtenir une concentration de toute l'électricité emmagasinée dans le corps; aussitôt la pointe du cône pouvait, par un simple contact, créer tel courant ou actionner un moteur. La découverte ne s'étant prêtée à nulle application pratique, le maître l'avait promptement laissée de côté,—non sans conserver toutefois la formule de l'érythrite, qu'il songeait à utiliser désormais pour ses nouvelles recherches.

En effet le magnétisme animal semblait désigné pour l'accomplissement d'une expérience mi-biologique visant à une sorte de résurrection artificielle.

Mais la médiocrité des réflexes physionomiques fournis jusque-là par les plus fortes piles prouvait que seule une dose énorme d'érythrite agirait efficacement. Or une consommation exagérée du médicament rouge entraînerait des dangers graves, et l'essai n'en pourrait être fait que sur un animal.

Canterel, évoquant la façon aisée dont Khóng-dĕ̃k-lèn avait appris seul à se mouvoir dans l'onde respiratoire, voulut exploiter l'intelligence du chat et ses évidentes aptitudes pour une prompte initiation quelconque. Mais avant de rien tenter il fallait supprimer l'épaisse toison blanche, qui, par ses trop intenses facultés d'électrisation, eût fatalement produit de multiples contre-courants préjudiciables au but poursuivi. Un enduit très actif, dont l'animal entier fut recouvert, détermina une radicale et indolore chute de tous les poils.

Le maître fabriqua ensuite, dans le métal voulu, un cornet s'adaptant juste au museau du chat. Forés çà et là, plusieurs trous, qui en même temps donneraient au félin la faculté de voir, favoriseraient le continuel va-et-vient de l'aqua-micans dans l'intérieur du cône, où circulerait ainsi un oxygène toujours neuf.

Khóng-dĕ̃k-lèn, désormais rose et bizarre, fut de nouveau englouti dans le grand diamant, le museau ceint du cornet métallique; sans lui donner encore aucun atome d'érythrite, Canterel le dressa patiemment à frôler le cerveau de Danton avec la pointe du cône. Comprenant vite ce qu'on exigeait de lui, le siamois, qui, à l'aide de quelques mouvements de pattes, se maintenait sans peine entre deux eaux, sut, avant peu, effectuer le contact avec une telle délicatesse que la tête fragilement pendue n'en subissait, pour ainsi dire, aucun élan oscillatoire. Le maître lui apprit aussi à se délivrer seul du cornet avec ses pattes de devant—puis à le ramasser au fond du récipient en y mettant son museau pendant que la pointe portait sur le revers d'une des facettes.

Après l'obtention de ces divers résultats, Canterel composa une provision d'érythrite. Mais, au lieu de diviser la substance en fractions infinitésimales comme jadis, il en fit de fortes pilules. La dose ancienne se trouvant dès lors centuplée, de sérieux risques menaçaient Khóng-dĕ̃k-lèn. Par prudence, le maître, morcelant la première perle, soumit l'animal à un entraînement progressif, lui donnant d'abord de minimes parcelles puis augmentant chaque jour la ration.

Quand pour la première fois le chat eut ingurgité une pilule entière, Canterel le plongea dans l'irradiant aquarium puis, accordant quelques minutes à l'érythrite pour agir, fit un certain signe de commandement. Aussitôt Khóng-dĕ̃k-lèn, parfaitement dressé, alla jusqu'au fond se masquer du cornet pour nager ensuite vers la cervelle de Danton, qu'il effleura doucement avec la pointe de l'appendice métallique. Le maître, joyeux, vit son espoir se réaliser pleinement. Sous l'influence du puissant magnétisme animal que dégageait le cône, les muscles faciaux tressaillirent, et les lèvres sans enveloppe charnue remuèrent distinctement, prononçant avec énergie une foule de mots dépourvus de résonance. Employant l'adminicule des sourds, Canterel parvint à comprendre différentes syllabes par l'articulation; il découvrit alors de chaotiques bribes de discours se succédant sans lien ou se répétant parfois à satiété avec une singulière insistance.

Ébloui par un tel succès, Canterel, à divers intervalles, recommença l'expérience, immergeant le chat d'avance et l'habituant à engouler dans l'eau même, après l'avoir happée au passage, une perle d'érythrite lancée au hasard.