—Assurément, lui répondit le messager; ils auraient pu en réunir sans peine trois mille.

—Et avec des forces aussi considérables, ils n'ont pas même tenté de résister pendant au moins une heure?

—Le nombre des rebelles était trop grand; toute résistance eût été impraticable[97].

Si Yézîd n'eût écouté que sa juste indignation contre des hommes qui s'étaient révoltés après avoir accepté sans scrupule ses cadeaux et son argent, il eût envoyé dès lors une armée pour les châtier; mais il voulait encore éviter, s'il était possible, de se brouiller pour toujours avec les dévots; il se rappelait peut-être que le Prophète avait dit: «Celui qui tirera l'épée contre les Médinois, Dieu et les anges et les hommes le maudiront[98],» et pour la seconde fois il fit preuve d'une modération dont il faut lui tenir compte, d'autant plus qu'elle n'était pas dans son caractère. Voulant encore tenter la voie de la douceur, il envoya à Médine le Défenseur Nomân, fils de Bachîr. Ce fut en vain. Les Défenseurs, il est vrai, ne demeurèrent pas tout à fait insensibles aux sages conseils de leur contribule, qui leur représentait qu'ils étaient trop faibles, trop peu nombreux, pour pouvoir résister aux armées de la Syrie; mais les Coraichites ne voulaient que la guerre, et leur chef, Abdallâh, fils de Motî, dit à Nomân: «Pars d'ici, car tu n'es venu que pour détruire la concorde qui, grâce à Dieu, règne à présent parmi nous.—Ah! tu es bien brave, bien hardi, en ce moment, lui répondit Nomân; mais je sais ce que tu feras quand l'armée de Syrie sera devant les portes de Médine; alors tu fuiras vers la Mecque, monté sur le plus rapide de tes mulets, et tu abandonneras à leur sort ces infortunés, ces Défenseurs, qui seront égorgés dans leurs rues, dans leurs mosquées et devant les portes de leurs maisons.» Enfin, voyant tous ses efforts inutiles, Nomân retourna auprès de Yézîd, auquel il rendit compte du mauvais succès de sa mission[99]. «Puisqu'il le faut donc absolument, dit alors le calife, je les ferai écraser par les chevaux de mes Syriens[100]

L'armée, forte de dix mille hommes, qui allait marcher vers le Hidjâz, devrait réduire non-seulement Médine, mais encore l'autre ville sainte, la Mecque. Comme le général auquel Yézîd en avait confié le commandement venait de mourir, les autres généraux, brûlant d'anéantir une fois pour toutes la nouvelle aristocratie, se disputèrent l'honneur de prendre sa place[101]. Yézîd ne s'était pas encore décidé pour l'un ou pour l'autre des différents compétiteurs, lorsqu'un homme vieilli dans le métier de la guerre vint se mettre sur les rangs.

C'était le borgne que nous avons déjà rencontré sur la grande route près de Tibérias.

Nul, peut-être, ne représentait aussi bien le vieux temps et le principe païen, que ce borgne, Moslim, fils d'Ocba, de la tribu de Mozaina[102]. En lui il n'y avait pas même l'ombre de la foi mahométane; de tout ce qui était sacré aux yeux des musulmans, rien ne l'était pour lui. Moâwia connaissait ses sentiments et les appréciait: il l'avait recommandé à son fils comme l'homme le plus propre à réduire les Médinois, dans le cas où ils se révolteraient[103]. Cependant, s'il ne croyait pas à la mission divine de Mahomet, il n'en croyait que plus fermement aux préjugés superstitieux du paganisme, aux songes prophétiques, aux mystérieuses paroles qui sortaient des gharcad, espèces de grandes ronces épineuses qui, pendant le paganisme et dans certaines contrées de l'Arabie, passaient pour des oracles. C'est ce qu'il montra lorsque, se présentant à Yézîd, il lui dit: «Tout homme que vous enverriez contre Médine échouerait complétement. Moi seul je puis vaincre.... Je vis en songe un gharcad, d'où sortait ce cri: Par la main de Moslim!... Je m'approchai du lieu d'où venait la voix, et j'entendis dire: C'est toi qui vengeras Othmân sur les Médinois, ses meurtriers[104]

Convaincu que Moslim était l'homme qu'il lui fallait, Yézîd l'accepta comme général, et lui donna ses ordres en ces termes: «Avant d'attaquer les Médinois, tu les sommeras pendant trois jours de se soumettre; attaque-les, s'ils refusent de le faire, et si tu remportes la victoire, tu livreras la ville pendant trois jours au pillage; tout ce que tes soldats y trouveront d'argent, de nourriture et d'armes, leur appartiendra[105]. Ensuite tu feras jurer aux Médinois d'être mes esclaves, et tu feras couper la tête à quiconque refusera de le faire[106]

L'armée, dans laquelle on remarquait Ibn-Idhâh, le chef des Acharites[107], dont nous avons rapporté l'entretien avec le fils de Zobair, arriva sans accident à Wâdî-'l-corâ, où se trouvaient les Omaiyades expulsés de Médine. Moslim les fit venir l'un après l'autre, afin de les consulter sur les meilleurs moyens qu'il pourrait employer pour se rendre maître de la ville. Un fils du calife Othmân ayant refusé de violer le serment que les Médinois lui avaient fait prêter: «Si tu n'étais le fils d'Othmân, lui dit le fougueux Moslim, je te couperais la tête; mais quoique je t'épargne, je n'épargnerai aucun autre Coraichite qui me refusera son appui et ses conseils.» Vint le tour de Merwân. Lui aussi éprouvait des scrupules de conscience; d'un autre côté, il craignait pour sa tête, car chez Moslim l'effet suivait de près la menace, et puis sa haine des Médinois était trop forte pour qu'il manquât l'occasion de l'assouvir. Par bonheur, il savait qu'on trouve avec le ciel des accommodements, qu'on peut violer un serment sans en avoir l'air. Il donna ses instructions à son fils Abdalmélic qui n'avait pas juré. «Entre avant moi, ajouta-t-il; peut-être Moslim ne me demandera-t-il rien quand il t'aura entendu.» Introduit auprès du général, Abdalmélic lui conseilla d'avancer avec ses troupes jusqu'aux premières plantations de palmiers: là l'armée devrait passer la nuit, et le lendemain matin elle devrait se porter à Harra, à l'est de Médine, de sorte que les Médinois, qui ne manqueraient pas d'aller à la rencontre de l'ennemi, eussent le soleil en face[108]. Abdalmélic fit aussi entrevoir à Moslim que son père saurait bien se mettre en relation avec certains Médinois qui, le combat engagé, trahiraient peut-être leurs concitoyens[109]. Fort content de ce qu'il venait d'entendre, Moslim s'écria avec un sourire moqueur: «Quel homme admirable que ton père!» et, sans forcer Merwân à en dire davantage, il suivit ponctuellement les conseils d'Abdalmélic, alla se camper à l'est de Médine, sur la grande route qui conduisait à Coufa, et fit annoncer aux Médinois qu'il leur donnait un répit de trois jours pour se raviser. Les trois jours passés, les Médinois répondirent qu'ils refusaient de se soumettre[110].

Ainsi que Merwân l'avait prévu, les Médinois, au lieu d'attendre l'ennemi dans leur ville, qu'ils avaient fortifiée autant que possible, allèrent à sa rencontre (26 août 683), divisés en quatre corps suivant la différence de leur origine. Les Emigrés avaient à leur tête Makil, fils de Sinân[111], compagnon de Mahomet qui, à la tête de sa tribu, celle d'Achdja, avait assisté à la prise de la Mecque, et qui doit avoir joui d'une grande considération à Médine, puisque les Emigrés lui avaient donné le commandement encore qu'il ne fût pas de leur tribu. Ceux des Coraichites que l'on ne comptait pas parmi les Emigrés, mais qui, à différentes époques et après la prise de la Mecque, s'étaient établis à Médine, étaient partagés en deux compagnies, dont l'une commandée par Abdallâh, fils de Motî, l'autre par un compagnon du Prophète. Enfin le corps le plus considérable, celui des Défenseurs, avait pour commandant Abdallâh, fils de Handhala. Gardant un profond et religieux silence, on s'avança vers Harra, où se tenaient les impies, les païens, qu'on allait combattre.