Dans toute l'étendue de l'empire musulman, les deux peuples se sont combattus; mais cet empire était trop vaste et il n'y avait pas assez d'unité entre les tribus, pour que la lutte pût être simultanée et dirigée vers un but fixé d'avance. Chaque province eut donc sa guerre particulière, sa guerre à elle, et les noms des deux partis, empruntés aux deux tribus qui, dans la localité où l'on se combattait, étaient les plus nombreuses, différaient presque partout. Dans le Khorâsân, par exemple, les Yéménites portaient le nom d'Azdites et les Maäddites celui de Témîmites, parce que les tribus d'Azd et de Témîm y étaient les plus considérables[129]. En Syrie, province dont nous aurons à nous occuper principalement, il y avait d'un côté les Kelbites et de l'autre les Caisites. Les premiers, d'origine yéménite, y formaient la majorité de la population arabe[130], car sous le califat d'Abou-Becr et d'Omar, lorsque beaucoup de tribus yéménites allèrent s'établir en Syrie, les Maäddites préférèrent de se fixer en Irâc[131].

Les Kelbites et les Caisites étaient également attachés à Moâwia qui, grâce à sa politique prudente et sage, sut maintenir parmi eux un certain équilibre et se concilier l'affection des uns comme des autres. Cependant, quelque bien calculées que fussent ses mesures, il ne put empêcher que leur haine réciproque n'éclatât de temps en temps; sous son règne les Kelbites et les Fezâra, tribu des Caisites, se livrèrent même une bataille à Banât-Cain[132], et Moâwia éprouva des difficultés de la part des Caisites lorsqu'il voulut faire reconnaître Yézîd pour son successeur, car la mère de Yézîd était une Kelbite; elle était fille de Mâlic ibn-Bahdal, le chef de cette tribu, et pour les Caisites, Yézîd, élevé dans le désert de Semâwa, parmi la famille de sa mère, n'était plus un Omaiyade, c'était un Kelbite[133]. On ignore de quelle manière Moâwia gagna leurs suffrages; on sait seulement qu'à la fin ils reconnurent Yézîd pour l'héritier présomptif du trône et qu'ils lui restèrent fidèles tant qu'il régna. Mais son règne ne dura que trois années. Il mourut en novembre 683, deux mois et demi après la bataille de Harra, âgé de trente-huit ans seulement.

A sa mort l'immense empire se trouva tout à coup sans maître. Ce n'est pas que Yézîd mourût sans laisser de fils, il en laissa plusieurs; mais le califat n'était pas héréditaire, il était électif. Ce grand principe n'avait pas été posé par Mahomet, lequel n'avait rien décidé à cet égard, mais par le calife Omar qui ne manquait pas aussi absolument que le Prophète d'esprit politique, et qui jouissait, comme législateur, d'une autorité incontestée. C'est lui qui avait dit dans une harangue prononcée dans la mosquée de Médine: «Si quelqu'un s'avise de proclamer un homme pour souverain, sans que tous les musulmans en aient délibéré, cette inauguration sera nulle[134].» Il est vrai que l'on avait toujours éludé l'application du principe, et que Yézîd lui-même n'avait pas été élu par la nation; mais du moins son père avait pris la précaution de lui faire prêter serment comme à son successeur futur. Cette précaution, Yézîd l'avait négligée; la mort l'avait surpris à la fleur de l'âge, et son fils aîné, qui s'appelait Moâwia comme son aïeul, n'avait aucun droit au califat. Cependant il aurait probablement réussi à se faire reconnaître, si les Syriens, les faiseurs de califes à cette époque, eussent été d'accord pour le soutenir. Ils ne l'étaient pas, et Moâwia lui-même, dit-on, ne voulait pas du trône. Le plus profond mystère enveloppe les sentiments de ce jeune homme. S'il fallait en croire les historiens musulmans, Moâwia n'aurait ressemblé en rien à son père; à ses yeux la bonne cause aurait été celle que défendaient les Médinois, et, ayant appris la victoire de Harra, le pillage de Médine et la mort des vieux compagnons de Mahomet, il aurait fondu en larmes[135]. Mais ces historiens qui, prévenus d'idées théologiques, ont quelquefois faussé l'histoire, se trouvent en opposition avec un chroniqueur espagnol presque contemporain[136] qui, pour ainsi dire, écrivait sous la dictée des Syriens établis en Espagne, et qui affirme que Moâwia était la fidèle image de son père. Quoi qu'il en soit, les Caisites ne voulaient pas obéir à un prince qui avait une Kelbite pour aïeule et une Kelbite pour mère; ils ne voulaient pas de la domination du Kelbite Hassân ibn-Mâlic ibn-Bahdal, gouverneur de la Palestine et du district du Jourdain, qui avait pris la conduite des affaires au nom de son arrière-neveu[137]. Partout ils prirent une attitude hostile, et un de leurs chefs, Zofar, de la tribu de Kilâb, leva l'étendard de la révolte dans le district de Kinnesrîn, dont il chassa le gouverneur Kelbite, Saîd ibn-Bahdal. Comme il fallait bien opposer un prétendant à celui des Kelbites, Zofar se déclara pour Abdallâh, fils de Zobair, dont la cause était au fond parfaitement indifférente aux Caisites. Le parti pieux venait d'acquérir un allié bien étrange. Puisqu'il allait soutenir les intérêts des fils des compagnons de Mahomet, Zofar crut de son devoir de prononcer en chaire un sermon édifiant. Mais quoique grand orateur et excellent poète, comme les Arabes païens l'avaient été, il n'était pas habitué malheureusement aux formules religieuses, au style onctueux. Quand il eut prononcé la moitié de sa première phrase, il demeura court. Et ses frères d'armes de rire aux éclats[138].

Moâwia II ne survécut à son père que quarante jours, ou deux mois, ou trois mois;—on ne le sait pas au juste et il importe peu de le savoir. La confusion était au comble. Les provinces, lasses d'être traitées par les Syriens en pays conquis, avaient secoué le joug. Dans l'Irâc on faisait chaque jour un calife ou un émir, et le lendemain on le défaisait[139]. Ibn-Bahdal n'avait pas encore arrêté son plan; tantôt il voulait se faire déclarer calife, tantôt, voyant qu'il ne serait reconnu que par ses Kelbites, il se déclarait prêt à obéir à l'Omaiyade que le peuple choisirait[140]. Mais comme il y avait fort peu de chances de succès, il était difficile de trouver un Omaiyade qui voulût se prêter au triste rôle de prétendant. Walîd, petit-fils d'Abou-Sofyân et ancien gouverneur de Médine, l'avait accepté: frappé de la peste au moment où il faisait la prière sur le corps de Moâwia II, il était tombé mort[141]. Ibn-Bahdal eût bien voulu donner le califat à Khâlid, frère de Moâwia II, mais comme celui-ci ne comptait que seize ans et que les Arabes ne veulent obéir qu'à un adulte, il ne l'osa pas. Il l'offrit donc à Othmân: celui-ci, qui croyait la cause de sa famille entièrement perdue, refusa, et alla joindre l'heureux prétendant Ibn-Zobair, dont le parti s'augmentait de jour en jour. En Syrie tous les Caisites se déclarèrent pour lui. Déjà maîtres de Kinnesrîn, ils le devinrent bientôt de la Palestine, et le gouverneur d'Emèse, Nomân, fils de Bachîr, le Défenseur, se déclara aussi pour Ibn-Zobair[142]. Ibn-Bahdal, au contraire, ne pouvait compter que sur un seul district, celui du Jourdain, le moins considérable des cinq districts de la Syrie[143]. Là on avait juré de lui obéir, mais à condition qu'il ne donnerait pas le califat à un fils de Yézîd, puisqu'ils étaient trop jeunes. Quant au district de Damas, le plus important de tous, son gouverneur Dhahhâc, de la tribu de Fihr[144], n'était d'aucun parti. Il n'était pas d'accord avec soi-même: ancien commandant de la garde de Moâwia Ier et l'un de ses confidents les plus intimes, il ne voulait pas du prétendant mecquois; Maäddite, il ne voulait pas faire cause commune avec le chef des Kelbites; de là ses hésitations et sa neutralité. Afin de sonder ses intentions et celles du peuple de Damas, Ibn-Bahdal lui envoya une lettre, destinée à être lue dans la mosquée le vendredi. Cette lettre était pleine des louanges des Omaiyades et d'invectives contre Ibn-Zobair; mais comme Ibn-Bahdal craignait que Dhahhâc ne refusât d'en faire la lecture devant le peuple, il prit soin d'en donner une copie à son messager et de lui dire: «Si Dhahhâc ne lit pas celle-là aux Arabes de Damas, tu leur liras celle-ci.» Ce qu'il avait prévu arriva. Le vendredi, quand Dhahhâc fut monté en chaire, il ne dit pas le moindre mot au sujet de la lettre qu'il avait reçue. Alors le messager d'Ibn-Bahdal se leva et la lut devant le peuple. Cette lecture à peine achevée, des cris s'élevèrent de tous côtés. «Ibn-Bahdal dit vrai!» criaient les uns; «non, il ment!» criaient les autres. Le tumulte devint effroyable, et l'enceinte sacrée qui, comme partout dans les pays musulmans, servait tant aux cérémonies religieuses qu'aux délibérations politiques, retentissait des injures dont les Kelbites et les Caisites se chargeaient les uns les autres. A la fin Dhahhâc obtint le silence, acheva la cérémonie religieuse, et persista à ne point se prononcer[145].

Telle était la situation de la Syrie, lorsque les soldats de Moslim rentrèrent dans leur pays natal. Mais ce n'était plus Moslim qui les commandait, et voici en peu de mots ce qui était arrivé dans l'intervalle.

Depuis la prise de Médine, Moslim, déjà bien malade à l'époque de la bataille de Harra, avait renoncé au régime rigoureux que les médecins lui avaient prescrit. «Maintenant que j'ai châtié les rebelles, je mourrai content, avait-il dit; et comme j'ai tué les meurtriers d'Othmân, Dieu me pardonnera mes péchés[146].» Arrivé avec son armée à trois journées de distance de la Mecque et sentant sa fin approcher, il fit venir le général Hoçain, qui avait été désigné par Yézîd pour commander l'armée dans le cas où Moslim viendrait à mourir. Hoçain était de la tribu de Sacoun et par conséquent Kelbite comme Moslim; mais Moslim le méprisait, car il doutait de sa pénétration et de sa fermeté. L'apostrophant donc avec cette franchise brutale qui formait le fond de son caractère et qu'il ne nous est pas permis de pallier, il lui dit: «Ane que tu es, tu vas prendre le commandement à ma place. Je ne te le confierais pas, moi, mais il faut que la volonté du calife s'exécute. Ecoute maintenant mes conseils; je sais que tu en as besoin, car je te connais. Tiens-toi sur tes gardes contre les ruses des Coraichites, ferme l'oreille à leurs discours mielleux, et souviens-toi qu'arrivé devant la Mecque, tu n'auras que trois choses à faire: combattre à outrance, enchaîner les habitants de la ville et retourner en Syrie[147].» Cela dit, il rendit le dernier soupir.

Hoçain, quand il eut mis le siége devant la Mecque, se comporta comme s'il eût pris à tâche de prouver que les préventions de Moslim à son égard n'étaient nullement fondées. Loin de manquer d'audace, loin de se laisser arrêter par des scrupules religieux, il enchérit sur les sacriléges de Moslim lui-même. Ses balistes firent pleuvoir sur le temple, la Caba, des pierres énormes qui écrasèrent les colonnes de l'édifice. A son instigation, un cavalier syrien darda, pendant la nuit, une torche attachée à l'extrémité de sa lance sur le pavillon d'Ibn-Zobair, dressé dans le préau de la mosquée. Le pavillon s'embrasa à l'instant, et la flamme s'étant communiquée aux voiles qui enveloppaient le temple, la sainte Caba, la plus révérée de toutes les mosquées musulmanes, fut entièrement consumée[148].... De leur côté les Mecquois, secondés par une foule de non-conformistes qui, oubliant momentanément leur haine contre la haute Eglise, étaient accourus pleins d'enthousiasme pour défendre le territoire sacré, soutenaient le siége avec un grand courage, lorsque la nouvelle de la mort de Yézîd vint changer tout à coup la face des affaires. Au fils de Zobair cette nouvelle inattendue causa une joie indicible; pour Hoçain elle fut un coup de foudre. Ce général, esprit froid, égoïste et calculateur, au lieu que Moslim avait été dévoué corps et âme aux maîtres qu'il servait, connaissait trop bien la fermentation des partis en Syrie, pour ne pas prévoir qu'une guerre civile y éclaterait, et ne se faisant point illusion sur la faiblesse des Omaiyades, il vit dans la soumission au calife mecquois l'unique remède contre l'anarchie, l'unique moyen de salut pour son armée gravement compromise et pour lui-même qui l'était plus encore. Il fit donc inviter Ibn-Zobair à s'aboucher avec lui la nuit suivante dans un lieu qu'il nomma. Ibn-Zobair s'étant trouvé à cette conférence, Hoçain lui dit à voix basse, afin que les Syriens ne pussent l'entendre:

—Je suis prêt à te reconnaître pour calife, mais à condition que tu t'engages à proclamer une amnistie générale et à ne tirer aucune vengeance du sang répandu pendant le siége de la Mecque et dans la bataille de Harra.

—Non, lui répondit Ibn-Zobair à haute voix, je ne serais point encore satisfait, si je tuais dix ennemis pour chacun de mes compagnons.

—Maudit soit celui qui te regardera désormais comme un homme d'esprit, s'écria alors Hoçain. J'avais cru jusqu'à présent à ta prudence; mais quand je te parle bas, tu réponds à voix haute; je t'offre le califat, et tu me menaces de la mort!