—J'en apporte que vous serez bien aise d'apprendre:—il a été battu et son armée est en pleine déroute.

—Comment, malheureux, tu crois que je suis bien aise d'apprendre qu'un Coraichite a été battu et qu'une armée musulmane est en pleine déroute?

—Peu importe que cela vous donne du chagrin ou de la joie; la nouvelle est certaine, cela suffit[233].

L'irritation contre Khâlid, le gouverneur, était extrême dans toute la province. «Voilà ce que c'est, lui disait-on, que d'envoyer contre l'ennemi un jeune homme d'un courage douteux, au lieu de lui opposer le noble et loyal Mohallab, ce héros qui, grâce à sa longue expérience de la guerre, sait prévoir tous les périls et les écarter[234].» Khâlid se résignait à entendre ces reproches, de même qu'il s'était déjà accoutumé à la pensée de la honte de son frère; mais s'il était peu susceptible sur le point d'honneur, en revanche il tenait à son poste, à sa vie surtout, et il attendait avec une anxiété toujours croissante l'arrivée d'un courrier de Damas. Eprouvant le besoin, comme c'est le propre des gens faibles, qu'une nature plus forte que la sienne le rassurât, il fit venir Mohallab et lui demanda:

—Que pensez-vous qu'Abdalmélic fera de moi?

—Il vous destituera, lui répondit laconiquement le général, qui lui gardait trop de rancune pour consentir à calmer ses inquiétudes.

—Et, reprit Khâlid, n'aurais-je pas à craindre quelque chose de plus fâcheux encore, bien que je sois son parent?

—Certainement, répliqua Mohallab d'un air nonchalant, car au moment où le calife apprendra que votre frère Abdalazîz a été battu par les non-conformistes de la Perse, il apprendra aussi que votre frère Omaiya a été mis en déroute par ceux du Bahrain.

Le courrier si redouté arriva à la fin, porteur d'une lettre du calife pour Khâlid. Dans cette lettre, Abdalmélic lui faisait les reproches les plus amers sur sa conduite ridicule et coupable, lui annonçait sa destitution, et terminait en disant: «Si je vous punissais comme vous le méritez, je vous ferais éprouver mon ressentiment d'une manière bien plus cruelle; mais je veux me souvenir de notre alliance, et c'est pour cette raison que je me borne à vous destituer.»

En remplacement de Khâlid, le calife nomma son propre frère Bichr, déjà gouverneur de Coufa, au gouvernement de Baçra, en lui ordonnant de donner le commandement des troupes à Mohallab et de le renforcer par huit mille hommes de Coufa.