L'ancienne noblesse avait donc conservé sa position; mais au-dessus d'elle s'en était élevée une autre. Mahomet et ses deux successeurs immédiats avaient confié les postes les plus importants, tels que le commandement des armées et le gouvernement des provinces, aux anciens musulmans, aux Emigrés et aux Défenseurs[49]. Il le fallait bien: c'étaient à peu près les seuls musulmans vraiment sincères, les seuls auxquels le gouvernement, à la fois temporel et spirituel, pût se fier. Quelle confiance pouvait-il placer dans les chefs de tribu, toujours peu orthodoxes et parfois athées, comme cet Oyaina, le chef des Fazâra, qui disait: «Si Dieu existait, je jurerais par son nom que jamais je n'ai cru en lui[50]?» La préférence accordée aux Emigrés et aux Défenseurs était donc naturelle et légitime; mais elle n'en était pas moins blessante pour la fierté des chefs de tribu, qui se voyaient préférer des citadins, des agriculteurs, des hommes de rien. Leurs contribules, qui identifiaient toujours l'honneur de leurs chefs avec leur propre honneur, s'en indignaient également; ils attendaient avec impatience une occasion favorable pour appuyer, les armes à la main, les prétentions de leurs chefs, et pour en finir avec ces dévots qui avaient massacré leurs parents.
Les mêmes sentiments d'envie et de haine implacable animaient l'aristocratie mecquoise, dont les Omaiyades étaient les chefs. Fière et orgueilleuse, elle voyait avec un dépit mal dissimulé que les vieux musulmans formaient seuls le conseil du calife[51]. Abou-Becr, il est vrai, avait voulu lui faire prendre part aux délibérations; mais Omar s'était énergiquement opposé à ce dessein, et son avis avait prévalu[52]. Nous allons voir que cette aristocratie tâcha d'abord de s'emparer de l'autorité sans recourir à la violence; mais on pouvait prédire que si elle échouait dans cette tentative, elle trouverait facilement des alliés contre les Emigrés et les Médinois dans les chefs des tribus bédouines.
[III.]
Dans ses derniers moments, le calife Omar, frappé à mort par le poignard d'un artisan chrétien de Coufa, avait nommé candidats à l'empire les six compagnons les plus anciens de Mahomet, parmi lesquels on distinguait Alî, Othmân, Zobair et Talha. Quand Omar eut rendu le dernier soupir, cette espèce de conclave se prolongea pendant deux jours sans produire aucun résultat, chacun de ses membres ne songeant qu'à faire valoir ses propres titres et à dénigrer ceux de ses concurrents. Le troisième jour on convint que l'un des électeurs, qui avait renoncé à ses prétentions, nommerait le calife. Au grand désappointement d'Alî, de Zobair et de Talha, il nomma l'Omaiyade Othmân (644).
La personnalité d'Othmân ne justifiait pas ce choix. Il est vrai que, riche et généreux, il avait assisté Mahomet et sa secte par des sacrifices pécuniaires; mais si l'on ajoute à cela qu'il priait et jeûnait souvent et qu'il était la bonhomie et la modestie mêmes, l'on a énuméré à peu près tous ses mérites. Son esprit, qui n'avait jamais été d'une bien grande portée, s'était encore affaibli par l'âge—il comptait soixante-dix ans—, et sa timidité était telle que, lorsqu'il monta en chaire pour la première fois, le courage pour commencer son sermon lui manqua. «Commencer, c'est bien difficile,» murmura-t-il en soupirant, et il descendit de chaire.
Malheureusement pour lui, ce vieillard débonnaire avait un grand faible pour sa famille; et sa famille, c'était l'aristocratie mecquoise qui, pendant vingt ans, avait insulté, persécuté et combattu Mahomet. Elle le domina bientôt complétement. Son oncle Hacam, et surtout Merwân, le fils de ce dernier, gouvernaient de fait, ne laissant à Othmân que le titre de calife et la responsabilité de mesures compromettantes, qu'il ignorait la plupart du temps. L'orthodoxie de ces deux hommes, celle du père surtout, était fort suspecte. Hacam ne s'était converti que le jour où la Mecque fut prise; plus tard, ayant trahi des secrets que Mahomet lui avait confiés, celui-ci l'avait maudit et exilé. Abou-Becr et Omar avaient maintenu cet arrêt. Othmân au contraire, après avoir rappelé le réprouvé de son exil, lui donna cent mille pièces d'argent et une terre qui n'était pas de son domaine, mais de celui de l'Etat; en outre, il nomma Merwân son secrétaire et son vizir, lui fit épouser une de ses filles, et l'enrichit au moyen du butin fait en Afrique. Ardents à profiter de l'occasion, d'autres Omaiyades, jeunes hommes aussi intelligents qu'ambitieux, mais fils des ennemis les plus acharnés de Mahomet, s'emparèrent des postes les plus lucratifs, à la grande satisfaction des masses, trop heureuses d'échanger de vieux dévots sévères, rigides, maussades et tristes, contre des gentilshommes gais et spirituels, mais au grand déplaisir des musulmans sincèrement attachés à la religion, qui éprouvaient pour les nouveaux gouverneurs des provinces une aversion invincible. Qui d'entre eux ne se rappelait pas avec horreur qu'Abou-Sofyân, le père de ce Moâwia qu'Othmân avait promu au gouvernement de toute la Syrie, avait commandé l'armée qui avait battu Mahomet à Ohod, et celle qui l'avait assiégé dans Médine? Chef principal des Mecquois, il ne s'était soumis qu'au moment où il voyait sa cause perdue, où dix mille musulmans allaient l'écraser, lui et les siens; et même alors il avait répondu à Mahomet, qui le sommait de le reconnaître pour l'Envoyé de Dieu: «Pardonne à ma sincérité; sur ce point je conserve encore quelque doute.—Rends témoignage au Prophète, ou ta tête va tomber,» lui dit-on alors, et ce ne fut que sur cette menace qu'Abou-Sofyân se fit musulman. Un instant après, tant il avait courte mémoire, il avait oublié qu'il l'était.... Et qui ne se souvenait pas de Hind, la mère de Moâwia, cette femme atroce qui s'était fait, avec les oreilles et les nez des musulmans tués dans la bataille d'Ohod, un collier et des bracelets; qui avait ouvert le ventre de Hamza, l'oncle du Prophète, et en avait arraché le foie qu'elle avait déchiré avec ses dents? Le fils d'un tel père et d'une telle mère, le fils de la mangeuse de foie, comme on l'appelait, pouvait-il être un musulman sincère? Ses ennemis niaient hautement qu'il le fût.
Quant au gouverneur de l'Egypte[53], frère de lait d'Othmân, c'était pis encore. Sa bravoure n'était guère contestable, puisqu'il battit le gouverneur grec de la Numidie et qu'il remporta une éclatante victoire sur la flotte grecque, fort supérieure en nombre à la sienne; mais il avait été secrétaire de Mahomet, et quand le Prophète lui dictait ses révélations, il en changeait les mots et en dénaturait le sens. Ce sacrilége ayant été découvert, il avait pris la fuite et était retourné à l'idolâtrie. Le jour de la prise de la Mecque, Mahomet avait ordonné aux siens de le tuer, dût-on le trouver abrité derrière les voiles qui couvraient le temple. L'apostat se mit sous la protection d'Othmân, qui le conduisit au Prophète et sollicita son pardon. Mahomet garda un long silence.... «Je lui pardonne,» dit-il enfin; mais quand Othmân se fut retiré avec son protégé, Mahomet, lançant à son entourage un regard plein de colère: «Pourquoi me comprendre si mal? dit-il; je gardais le silence pour que l'un de vous se levât et tuât cet homme!».... Il était maintenant gouverneur d'une des plus belles provinces de l'empire.
Walîd, frère utérin du vieux calife, était gouverneur de Coufa. Il dompta la révolte de l'Adzerbaidjân, quand cette province tâcha de recouvrer son indépendance; ses troupes, réunies à celles de Moâwia, prirent Chypre et plusieurs villes de l'Asie mineure; toute la province louait la sagesse de son gouvernement[54]; mais son père Ocba avait craché au visage [de] Mahomet; une autre fois il avait failli l'étrangler; ensuite, fait prisonnier par Mahomet et condamné par lui à la mort, il s'était écrié: «Qui recueillera mes enfants après moi?» et le Prophète lui avait répondu: «Le feu de l'enfer!» Et le fils, l'enfant de l'enfer comme on l'appelait, semblait avoir pris à tâche de justifier cette prédiction. Une fois, après un souper qui, égayé par le vin et la présence de belles chanteuses, s'était prolongé jusqu'au lever de l'aube, il entendit le muëzzin annoncer, du haut du minaret, l'heure de la prière du matin. Le cerveau encore troublé par les fumées du vin, et sans autre vêtement que sa tunique, il alla à la mosquée, et y récita, mieux que l'on n'avait le droit de s'y attendre, la prière d'usage qui, du reste, ne dure que trois ou quatre minutes; mais quand il l'eut terminée, il demanda à l'assemblée, probablement pour montrer qu'il n'avait pas bu trop: «Est-ce que j'y en ajouterai une autre?—Par Dieu! s'écria alors un pieux musulman qui se tenait derrière lui sur la première ligne, je n'attendais rien d'autre d'un homme tel que toi; mais je n'avais pas pensé que l'on nous enverrait de Médine un tel gouverneur!» Et aussitôt il se mit à arracher le pavé de la mosquée. Son exemple fut suivi par ceux des assistants qui partageaient son zèle, et Walîd, pour ne pas être lapidé, retourna précipitamment dans son palais. Il y entra d'un pas chancelant, récitant ce vers d'un poète païen: «Vous pouvez être sûr de me trouver là où il y a du vin et des chanteuses. C'est que je ne suis pas un dur caillou, insensible aux bonnes choses.» Le grand poète Hotaia semble avoir trouvé l'aventure assez plaisante. «Le jour du dernier jugement, dit-il dans ses vers, Hotaia pourra certifier que Walîd ne mérite nullement le blâme dont on l'accable. Qu'a-t-il fait, au bout du compte? La prière terminée, il s'est écrié: «En voulez-vous davantage?» C'est qu'il était un peu gris et qu'il ne savait pas trop ce qu'il disait. Il est bien heureux que l'on t'ait arrêté, Walîd! Sans cela tu aurais prié jusqu'à la fin du monde!» Il est vrai que Hotaia, tout poète du premier mérite qu'il était, n'était après tout qu'un impie qui embrassa et abjura tour à tour la foi mahométane[55]. Aussi y eut-il à Coufa un petit nombre de personnes qui, payées peut-être par les saints hommes de Médine, ne pensèrent pas comme lui. Deux d'entre elles se rendirent à la capitale pour y accuser Walîd. Othmân refusa d'abord de recevoir leur déposition; mais Alî intervint, et Walîd fut destitué de son gouvernement, au grand regret des Arabes de Coufa[56].
Le choix des gouverneurs n'était pas le seul reproche que le parti pieux adressât au vieux calife. Il lui reprochait en outre d'avoir maltraité plusieurs compagnons du Prophète, d'avoir renouvelé un usage païen que Mahomet avait aboli, de songer à établir sa résidence à la Mecque, et ce qu'on lui pardonnait moins encore, c'était la nouvelle rédaction du Coran, faite sur son ordre, non par les hommes les plus instruits (même celui que Mahomet avait désigné comme étant le meilleur lecteur du Coran y resta étranger), mais par ceux qui lui étaient le plus dévoués; et pourtant cette rédaction prétendait être la seule bonne, le calife ayant ordonné de brûler toutes les autres.
Bien résolus à ne pas tolérer plus longtemps un tel état de choses, les anciens compétiteurs d'Othmân, Alî, Zobair et Talha, qui, grâce à l'argent destiné aux pauvres et qu'ils s'étaient approprié, étaient si riches qu'ils ne comptaient que par millions[57], semaient l'or à pleines mains, afin d'exciter partout des révoltes. Pourtant ils n'y réussirent qu'à demi; çà et là il y eut bien quelques soulèvements partiels, mais les masses restèrent fidèles au calife. Enfin, comptant sur les dispositions des Médinois, les conspirateurs firent venir dans la capitale quelques centaines de ces Bédouins à la stature colossale et au visage basané, qui, moyennant finances, étaient toujours prêts à assassiner qui que ce fût[58]. Ces soi-disant vengeurs de la religion outragée, après avoir maltraité le calife dans le temple, vinrent l'assiéger dans son palais, lequel n'était défendu que par cinq cents hommes, la plupart esclaves, commandés par Merwân. On espérait qu'Othmân renoncerait volontairement au trône; cette attente fut trompée: croyant que l'on n'oserait pas attenter à sa vie, ou comptant sur le secours de Moâwia, le calife montra une grande fermeté. Il fallut donc bien recourir aux moyens extrêmes. Après un siége de plusieurs semaines, les brigands pénétrèrent dans le palais par une maison contiguë, massacrèrent le vieillard octogénaire qui, à cette heure, lisait pieusement le Coran, et, pour couronnement de l'œuvre, ils se mirent à piller le trésor public. Merwân et les autres Omaiyades eurent le temps de s'enfuir (656).