Si Abdérame avait été cette fois plus traitable qu’à l’ordinaire, c’est qu’il voulait tourner ses armes contre les Fatimides. La puissance de ces princes croissait de jour en jour. Brûlant du désir de se venger des souverains d’Europe, qui s’étaient déjà réjouis de leur perte, tant ils la croyaient certaine, ils avaient fait d’abord éprouver le poids de leur vengeance à l’empereur de Constantinople en faisant ravager la Calabre[115]. Alors ç’avait été le tour d’Abdérame. En 955, lorsque, selon toute apparence, Moïzz, le quatrième calife fatimide, méditait déjà une descente en Espagne, il arriva qu’un très-grand navire, qu’Abdérame avait envoyé avec des marchandises à Alexandrie, rencontra en mer un vaisseau qui venait de Sicile et sur lequel se trouvait un courrier que le gouverneur de cette île avait expédié à son souverain Moïzz. Cette dernière circonstance ne semble pas avoir été inconnue au capitaine du vaisseau andalous. Il se peut même qu’Abdérame ait soupçonné que les dépêches dont le courrier était porteur, contenaient un plan d’attaque contre l’Espagne, et qu’il ait donné au capitaine l’ordre de les intercepter. Quoi qu’il en soit, le capitaine attaqua le vaisseau sicilien, le prit, le pilla et s’empara des dépêches.

Moïzz usa aussitôt de représailles. Sur son ordre, le gouverneur de la Sicile se porta avec une flotte vers Almérie, et prit ou brûla les navires qui se trouvaient dans ce port. Il s’empara aussi de celui qui avait fourni un spécieux prétexte pour cette expédition, et qui était justement de retour d’Alexandrie, d’où il avait rapporté des chanteuses pour le calife et de précieuses marchandises. Puis les troupes du gouverneur débarquèrent pour piller les environs d’Almérie, après quoi elles se remirent en mer[116].

Abdérame répondit d’une manière énergique à cette attaque. Il ordonna d’abord de maudire chaque jour les Fatimides dans les prières publiques[117]; puis il chargea son amiral Ghâlib d’aller piller les côtes de l’Ifrikia. Cette expédition, toutefois, n’eut pas tout le succès que le calife s’en était promis. Les Andalous remportèrent bien quelques avantages, mais à la fin ils furent repoussés par les troupes qui gardaient la province, et forcés de se rembarquer.

Voilà où Abdérame en était de la guerre qu’il soutenait contre les Fatimides, au moment où les négociations avec le roi de Léon étaient en train. Voulant tourner toutes les forces et toutes les ressources de l’empire contre l’Afrique, il devait naturellement désirer la paix avec les chrétiens du Nord, et c’est pour cette raison qu’il ne s’était pas montré trop difficile sur les conditions auxquelles elle se faisait.

Maintenant qu’elle avait été conclue, il concentra toutes ses pensées sur l’Afrique. Une grande expédition se préparait. Les ouvriers dans les chantiers n’avaient plus un moment de repos, de tous côtés des troupes se dirigeaient vers les ports de mer, et l’on enrôlait des milliers de matelots, lorsque la mort d’Ordoño III, qui arriva dans le printemps de l’année 957[118], vint entraver tout à coup les projets du calife.

Nous avons vu plus haut qu’Ordoño n’avait obtenu la paix qu’en faisant des concessions, parmi lesquelles la remise ou la démolition de certaines forteresses tenait, à n’en point douter, la première place. Or Sancho, l’ancien compétiteur de son frère, auquel il succéda maintenant sans obstacle, refusa d’exécuter cette clause du traité. Abdérame se vit donc contraint d’employer contre le royaume de Léon les forces qu’il avait voulu envoyer en Afrique, et il donna des ordres dans ce sens au brave Ahmed ibn-Yila, le gouverneur de Tolède[119]. Ce général se mit en campagne, et dans le mois de juillet, il remporta une grande victoire sur le roi de Léon[120]. Ce triomphe était sans doute une consolation pour le calife, qui n’avait nullement désiré cette nouvelle guerre, et qui même, si l’honneur le lui eût permis, l’aurait volontiers évitée. Il en aurait bientôt une autre, plus douce encore: il verrait ses ennemis à ses pieds.

IV.

«Le roi Sancho, dit un auteur arabe[121], était vain et orgueilleux». Cette phrase est sans doute empruntée à un chroniqueur léonais de l’époque[122], et dans la bouche de ces écrivains elle signifie que Sancho cherchait à briser la puissance des nobles et aspirait à rétablir l’autorité absolue que ses ancêtres avaient possédée. De là la haine que lui portaient les grands. A la haine se joignait le mépris. Sancho avait perdu les qualités qu’il avait eues autrefois et que ses sujets appréciaient le plus. Le pauvre prince avait pris un embonpoint excessif, de sorte qu’il ne pouvait plus monter à cheval et que même en marchant il devait s’appuyer sur quelqu’un[123]. Il était donc devenu un objet de risée, et peu à peu l’on se mit à dire qu’il fallait déposer ce roi ridicule, ce roi manqué. Ferdinand Gonzalez, qui aspirait au titre de faiseur de rois, et qui avait déjà tenté une fois, mais sans succès, d’en faire un, fomenta le mécontentement des Léonais et le dirigea[124]. Une conspiration se forma dans l’armée, et un beau jour, dans le printemps de l’année 958[125], on chassa Sancho du royaume.

Pendant que le roi détrôné s’acheminait tristement vers Pampelune, la résidence de son oncle Garcia, Ferdinand Gonzalez et les autres grands se réunirent pour élire un autre roi. Leur choix tomba sur Ordoño, quatrième du nom. C’était un fils d’Alphonse IV et par conséquent un cousin germain de Sancho. Rien, excepté sa naissance, ne le recommandait aux suffrages des électeurs. A une difformité de la taille (il était bossu[126]) il joignait un caractère obséquieux, vil[127] et méchant, de sorte que dans la suite on ne l’appela pas autrement qu’Ordoño-le-Mauvais[128]; mais comme il n’y avait alors aucun autre adulte dans la famille royale, il fallait bien le choisir, et le comte de Castille lui fit épouser sa fille Urraque, la veuve d’Ordoño III[129], qui devint ainsi pour la seconde fois reine de Léon[130].

Au moment même où on lui donnait ainsi un successeur, Sancho racontait à Pampelune la mésaventure qui lui était arrivée. Sa grand’mère, la vieille et ambitieuse Tota, qui gouvernait encore la Navarre au nom de son fils, bien que ce fils fût depuis longtemps d’âge à régner par lui-même, prit chaudement son parti, et jura de le rétablir à quelque prix que ce fût. La chose n’était pas aisée cependant, car d’une part Sancho n’avait dans son ancien royaume aucun ami influent, et de l’autre la Navarre était trop faible pour attaquer seule Léon et la Castille. Tota devait donc chercher un allié, et encore un allié très-puissant. En outre, pour que Sancho fût à même de se soutenir sur son trône, une fois qu’il l’aurait reconquis, il fallait absolument qu’il cessât d’être un objet de risée par sa malencontreuse obésité. Cette obésité n’était pas naturelle; elle provenait d’une disposition maladive, et un médecin habile pourrait sans doute la faire disparaître; mais à Cordoue seulement, ville qui était alors le foyer de toutes les lumières, on pouvait espérer de trouver un tel médecin. Ce fut aussi à Cordoue que Tota chercha l’allié dont elle avait besoin. Elle résolut de faire demander au calife un médecin pour guérir son petit-fils, et une armée pour le rétablir sur son trône. Il en coûtait sans doute à son orgueil de faire une telle démarche; il lui était pénible d’être obligée d’implorer l’assistance d’un mécréant avec lequel elle avait été en guerre pendant plus de trente ans, et qui, il y avait à peine un an, avait encore fait ravager ses vallées et brûler ses villages[131]; mais son amour pour son petit-fils, l’ardent désir qu’elle avait de le voir régner, la rage que lui causait sa honteuse déconfiture, tout cela fut plus fort que sa légitime répugnance, et elle envoya des ambassadeurs à Cordoue.