Le calife lui-même était fort abattu. Son général Nadjda avait été tué[80]; le vice-roi de Saragosse, Mohammed ibn-Hâchim, qui avait été fait prisonnier dans la première bataille, celle de Simancas, gémissait dans un cachot de Léon[81]; son armée était anéantie; lui-même, enfin, n’avait échappé à la captivité ou à la mort que par miracle, et pendant sa fuite il n’avait eu autour de lui que quarante-neuf hommes. Tout cela avait fait une telle impression sur son esprit, que dans la suite il n’accompagna plus son armée quand elle se mettait en campagne[82].

Heureusement pour le calife, une guerre civile qui éclata parmi les chrétiens, empêcha Ramire de profiter de l’avantage qu’il avait remporté.

La Castille aspirait à se séparer du royaume de Léon. Déjà sous le règne d’Ordoño II, le père de Ramire, elle s’était mise en rébellion ouverte. Le roi annonça alors qu’afin de terminer le différend à l’amiable, il tiendrait un plaid[83] à Tejiare ou Teliare, sur les bords du Carrion, rivière qui séparait Léon de la Castille, et il invita les quatre comtes castillans à y assister. Ils vinrent, mais le roi les fit arrêter et décapiter. Les Léonais, tout en avouant que cette manière de se faire justice, était un peu irrégulière, admiraient la sagesse du roi[84]; mais les Castillans en jugeaient autrement. Privés de leurs chefs, ils étaient pour le moment réduits à l’impuissance; mais ils appelaient de tous leurs vœux l’heure où ils auraient à leur tête un homme qui fût en état de les venger des perfides Léonais.

Cette heure si impatiemment attendue allait sonner enfin. La Castille trouverait un vengeur dans son comte Ferdinand Gonzalez, qui est devenu l’un des héros favoris des poètes du moyen âge, et dont aujourd’hui encore les Castillans ne prononcent le nom qu’avec un profond respect.

Tant que les redoutables armées d’Abdérame III brûlaient ses cloîtres, ses forteresses et jusqu’à sa capitale, Ferdinand, l’excellent comte, comme on l’appelait[85], n’avait pu songer à affranchir sa patrie; mais à présent que l’on n’avait plus rien à craindre du côté des Arabes, il crut le moment venu pour remplir la tâche qu’il considérait comme la sienne. Il déclara la guerre au roi[86]. Le calife en profita pour réorganiser son armée, et dès le mois de novembre de l’année 940, il fut en état de faire ravager les frontières de Léon par le gouverneur de Badajoz[87], Ahmed ibn-Yila[88].

Vers la même époque, la fortune semblait vouloir le dédommager en Afrique du désastre qui l’avait frappé en Espagne.

Jusque-là Abdérame avait sans doute obtenu de beaux succès en Afrique; mais la médaille avait eu son revers. De temps en temps ses vassaux s’étaient laissé battre; les tentatives qu’il avait faites pour mettre de l’ensemble dans leurs opérations, n’avaient pas toujours été couronnées du succès; quelquefois, enfin, il n’avait pas été à même de les empêcher de se combattre entre eux; mais il avait du moins réussi à occuper les Fatimides en Afrique, il les avait mis hors d’état de débarquer sur les côtes d’Espagne, et c’était, au bout du compte, tout ce qu’il voulait. Il semblait maintenant sur le point d’obtenir bien davantage.

Un ennemi plus redoutable que tous leurs autres adversaires pris ensemble, avait levé contre les Fatimides l’étendard de la révolte. C’était Abou-Yézîd, de la tribu berbère d’Iforen. Fils d’un marchand, il avait fréquenté dans sa jeunesse des docteurs de la secte des non-conformistes, qui en Afrique comptait encore un nombre immense d’adhérents. Plus tard, quand la mort de son père l’eut réduit à l’indigence, il avait gagné son pain en enseignant à lire aux enfants. De maître d’école, il devint missionnaire à l’instar du fondateur de l’empire des Fatimides, souleva les Berbers au nom de la vraie religion et de la liberté, et leur promit un gouvernement républicain aussitôt qu’ils auraient pris Cairawân, la capitale. Ses succès furent aussi miraculeux que ceux de ses ennemis l’avaient été quelques années auparavant. Les armées des Fatimides fondaient comme la neige au printemps devant cet homme petit, laid, vêtu de bure et monté sur un âne gris. Les Sonnites, profondément blessés par les blasphèmes et l’intolérance des Fatimides, accouraient en foule sous ses drapeaux; même leurs faquis et leurs ermites prenaient les armes pour faire triompher le chef des non-conformistes. Celui-ci semblait avoir pris à tâche de justifier l’espoir qu’ils mettaient dans sa tolérance. Lorsque, dans l’année 944, il fit son entrée dans la capitale, il appela les bénédictions du ciel sur les deux premiers califes, que les Fatimides avaient fait maudire, et invita les habitants de la ville à se conformer au rit de Mâlic, que les Fatimides avaient proscrit. Les Sonnites respiraient enfin. Ils pouvaient de nouveau faire des processions, avec des drapeaux et des tambours, jouissance dont ils avaient été privés pendant bien des années, et Abou-Yézîd, qui, dans ces occasions solennelles, les conduisait lui-même, leur donna encore une autre preuve de sa tolérance: il conclut une alliance avec le calife d’Espagne, et, lui ayant envoyé des ambassadeurs, il le reconnut, sinon pour le chef temporel, du moins pour le chef spirituel des vastes domaines qu’il venait de conquérir[89].

Les Fatimides semblaient perdus. Tandis que leur calife Câyim, fils et successeur d’Obaidallâh, était étroitement bloqué dans Mahdia par le formidable Abou-Yézîd, le calife d’Espagne lui enlevait, au moyen de ses vassaux africains, presque tout le nord-ouest, et lui suscitait partout des ennemis. Il conclut une alliance avec le roi d’Italie, Hugues de Provence, qui avait à venger le désastre de Gênes, ville qu’un amiral fatimide avait pillée; il en conclut une autre avec l’empereur de Constantinople, qui brûlait du désir d’enlever la Sicile à Câyim[90].

En un clin d’œil tout changea de face. Enivré de ses triomphes, Abou-Yézîd eut une bouffée d’orgueil; non content de la réalité du pouvoir et oubliant à quels moyens il le devait, il voulut aussi en posséder l’apparence et la vaine pompe: il échangea son manteau de bure contre une robe de soie, son âne gris contre un superbe cheval. Cette imprudence le perdit. Blessés dans leurs convictions égalitaires et républicaines, la plupart de ses partisans l’abandonnèrent, les uns pour retourner dans leurs demeures, les autres pour passer à l’ennemi. Averti par l’expérience, Abou-Yézîd renonça aux habitudes de luxe qu’il avait contractées, et reprit, avec le manteau de bure, sa vie simple et rude d’autrefois. Mais il était trop tard; le prestige qui l’entourait naguère, avait disparu. Peut-être eût-il pu compter encore sur les Sonnites, si, dans un moment de fanatisme farouche, il ne les eût pas désabusés sur sa feinte tolérance. La veille d’un combat, il avait ordonné à ses guerriers d’abandonner les soldats de Cairawân, leurs frères d’armes, à la fureur des soldats fatimides. Cet ordre perfide n’avait été que trop bien obéi. Dès lors les Sonnites l’avaient pris en horreur; tyran pour tyran et hérésiarque pour hérésiarque, ils préféraient le calife fatimide, d’autant plus qu’al-Mançour, qui venait de succéder à son père, valait un peu mieux que ses prédécesseurs. Forcé de lever le siége de Mahdia, Abou-Yézîd arriva à Cairawân, où il n’échappa qu’avec peine à un complot que les habitants avaient ourdi contre lui. Longtemps traqué par les soldats fatimides, il tomba enfin entre leurs mains criblé de blessures. Il fut mis dans une cage de fer, et quand il fut mort (947), sa peau fut empaillée, portée à travers les rues de Cairawân, et pendue aux remparts de Mahdia, où elle resta jusqu’à ce que les vents en eussent dispersé les lambeaux[91].