Hélas! je ne saurais le dire.

Mais, dès que j'eus déposé la femme dans mon enclos, dès que je l'eus flattée, dès que j'eus, par jeu, baisé son agréable crinière, dès que, prenant sa tête entre mes mains, j'eus fixé mes yeux sur ses yeux verts, ses yeux en vérité couleur de fraîche, de tendre, de verte laitue, — oui, à ce moment-là, dès que les yeux verts de la belle bête, ses yeux noyés dans une brume si animalement ingénue, ses yeux profonds comme l'idée du printemps éternel, ses yeux résignés et pleins d'une impérieuse charité, dès que ses yeux, des yeux comme je n'en avais jamais vu, m'eurent imprégné de leurs fluides, — je devins ivre, et peut-être fou.

Que se passa-t-il?

Rien que je puisse dire, puisque j'étais ivre et peut-être fou.

Mais depuis ce moment-là, la bête dressée sur deux pattes, la bête devenue toute pareille à ce que j'étais, me domine et me dompte.

Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche, la tendre, la verte laitue.

Et, je le sais maintenant, nul navire aux ailes blanches ne viendra m'enlever à la prison que je me suis faite, aux Iles Infortunées.

LA MAUVAISE FLEUR

Comme je passais devant les fleurs, devant la maison où les fleurs se pavanent et se pâment, je sentis une odeur émouvante et cruelle, une si mystérieuse odeur que j'en eus mal au cœur. Alors j'entrai dans la maison des fleurs et je dis :

« Madame, je vous en prie, donnez-moi cette fleur unique et triple qui sent les trois odeurs de la rose, de l'héliotrope et du jasmin, cette fleur essentielle et cruelle dont l'odeur absurde et lointaine me fait si mal au cœur.