SIDOINE
CLOTILDE
MARCELLE
SCÈNE PREMIÈRE
SIDOINE.—CLOTILDE
CLOTILDE.— Un amant? Non, j'aime trop ma liberté. Un amant? Des soupçons, la jalousie, des tourments. Un amant? Non, je veux pouvoir aller et venir dans la vie, selon mon gré. Un amant? Que faisais-tu hier, chérie, au coin de la rue de la Paix? J'attendais. Quoi? Une voiture. Ah! Et il ne croit pas. Toute sa figure dit : C'est bien singulier. Un amant! Non. J'ai bien assez d'un mari. Mon mari est un gardien débonnaire et qui ne craint que le scandale. Me sachant bien élevée, il ne me surveille que de très loin, et puis l'infatuation propre aux maris fait que, même s'il me voyait en conversation suspecte, il n'en croirait pas ses yeux. Mais un amant?
SIDOINE.— Votre mari a raison. Soupçonner sa femme, c'est l'injurier, et un galant homme ne saurait injurier sa femme.
CLOTILDE.— Si sa femme est honnête, cela va bien. Si elle ne l'est pas, les soupçons deviennent donc légitimes, avant même le commencement de preuve?
SIDOINE.— Les soupçons ne sont jamais légitimes.
CLOTILDE.— Ne dites pas de bêtises. Les soupçons sont toujours légitimes. Mais on en a ou on n'en a pas, cela dépend des caractères. Je ne sais pas si mon mari m'a jamais soupçonnée ; il ne l'a jamais fait paraître. Vous savez pourtant aussi bien que moi, non, pas tout à fait aussi bien, mais enfin vous savez que j'ai eu un amant, puisque vous étiez non seulement son ami, mais notre confident. Alors, avouez que vos belles phrases ne sont que de belles phrases.
SIDOINE.— Du tout. Quand on aime, quand on se croit aimé, les soupçons sont infâmes. Je dirais plus, ils sont bêtes. La vie est un acte de confiance. Tromper, c'est se dégrader. Or, peut-on jamais supposer que celle qu'on aime est un être dégradé?
CLOTILDE.— Enfin, moi, je sais que les amants sont soupçonneux, et rien ne m'énerve davantage. Votre ami m'a torturée pendant trois ans. J'en ai assez. Les chagrins qu'il m'a causés ne valaient pas les plaisirs qu'il m'a pourtant fort libéralement donnés. Une autre femme aurait été heureuse avec lui, peut-être. Je ne le fus pas. Assez d'une expérience. Je ne dis pas que je ne céderai jamais à un caprice. Oh! Dieu, non! Des caprices, mais j'en cherche et je bénirais le ciel, je ferais une neuvaine à N.-D.-des-Victoires, si cette plante germait dans ma tête. Hélas! voilà des années que je ne sens rien, ma chair ne se lève pour rien ni pour personne. Je suis désolée. Quant à mon cœur, n'en parlons pas. Je l'ai mis à la raison.