Béatrice, étant princesse, se croyait tenue à beaucoup de sévérité envers ses adorateurs. Princesse, n'est-ce pas un fruit rare et dont la cueillaison mérite quelques tourments? Elle leur imposait des épreuves. L'un, grand fumeur, dut, pendant une partie de campagne, rester tout un jour sans fumer. Un autre, qui aimait la danse, dut se priver des plus agréables bals de la saison. Trois élégantes premières, de suite, furent défendues à un des maîtres de la mode. Celui-là prit la princesse en haine. Lionel, au contraire, accepta tout, même le ridicule. Quand il fut bien humilié, on lui permit quelques baise-main un peu appuyés ; il fut favorisé de discrets sourires ; on accepta quelques fleurs ; on le choisit pour faire un tour aux Salons ou pour aller entendre les conférences de M. Jules Lemaître. Enfin, on daigna l'écouter tête-à-tête dans le petit salon lilas, qui était l'antichambre connue des bonheurs définitifs. Longtemps, assis, debout, à genoux, Lionel prononça sur sa passion des discours galants, spirituels, ou pathétiques. Un jour, après un tendre mouvement d'abandon, Béatrice reprit soudain sa dignité :
— Soyons raisonnables, mon ami. Moi, je ne dois pas défaillir, et vous ne devez pas m'induire en tentation.
La chair, même celle des princesses, et elle appuyait un peu sur ce mot, est faible. Mais une femme comme moi sait souffrir. Née pour la vertu, je lui reste fidèle. Hélas! je ne vous appartiendrai jamais. Soyez mon ami, Lionel, soyez le complice de mon renoncement et le confident de mes douleurs.
Lionel avait ses desseins. Il savait qu'à cette phrase de la comédie on devait se révolter, entrer en désespoir et se briser légèrement la tête contre les panneaux de la petite bibliothèque en vieux chêne ; ils étaient fort solides. Alors, pour éviter un plus grand malheur, la princesse, en pleurant, cédait. Elle allait elle-même mettre le verrou, comme dans les estampes galantes de jadis et, telle une grisette, elle se laissait déshabiller très adroitement.
Lionel avait ses desseins. Il feignit d'entrer dans les arrangements de la princesse étonnée :
— Nous pleurerons ensemble. Je vous aime trop pour oser contrarier une volonté qui m'est si chère. Soyons amis, hélas!
Béatrice aimait Lionel. Au moment où il parlait ainsi, elle le désirait de tous les désirs secrets de son âme et de sa chair. Comme il prenait congé, mélancoliquement, elle fut sur le point de serrer très fort et d'attirer vers son cœur la main qui touchait la sienne, mais une pudeur qu'elle n'avait jamais connue contraria son désir. Elle laissa partir Lionel sans trouver autre chose que :
— Déjà!
La porte refermée, elle se sentit enveloppée de chagrin. C'était lourd, c'était épais, cela lui cachait tous les objets, toute la vie. Enfin la souffrance céda un peu devant cette idée :
« Il reviendra demain. »