LE MERVEILLEUX
Les dispositions de l’homme à la crédulité, au surnaturel, au merveilleux n’ont pas varié depuis le commencement des siècles et un journaliste, à propos de vulgaires phénomènes d’hystérie, nous confiait l’autre jour, en de moins bons termes que Racine, mais avec autant d’ingénuité : « Quel temps fut jamais plus fertile en miracles ? » Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de miracles que ceux créés par notre ignorance. Percevoir un miracle, il n’y a pas de quoi se vanter. C’est le moment de rougir, voilà tout. Cela prouve qu’on est doué d’une intelligence pareille à celle des enfants ou à celle des sauvages. Quand donc enseignera-t-on dans les écoles la méthode préservatrice de la crédulité ? Cela remplacerait avec avantage les notions inutiles et même un peu sottes dont on charge les jeunes esprits. Des journaux populaires, cependant, se font les moniteurs du miracle. L’autre jour on découvre un enfant atteint de la maladie appelée « écriture en miroir », c’est-à-dire qu’il voit et qu’il reproduit les objets renversés. Miracle, n’est-ce pas ? Hier c’était une jeune hystérique atteinte de dermographisme. Miracle, miracle ! Ah ! oui, je veux bien qu’il y ait des miracles, mais ce ne sont pas les choses extraordinaires qui sont miraculeuses, mais celles de tous les jours : le soleil qui se lève, la feuille qui s’ouvre, le grain de blé qui lève et nous-mêmes, qui vivons, qui pensons, qui sentons le chaud et le froid, dont l’émotion constricte le cœur et tout le reste. Rien de plus ordonné, de plus quotidien que le miracle. Nous marchons dans le miracle, nous respirons dans le miracle. Le miracle, c’est l’ordre. La bêtise humaine, si admirablement constante et semblable à elle-même, voilà le miracle. Mais le désordre, je le reconnais, est aussi un miracle. Il y a les planètes et il y a les comètes. Le désordre n’est qu’une apparence.
LE TEMPS QU’IL FAIT
L’autre mardi, étant innocemment sorti pour quelques emplettes, je m’aperçus que la plupart des boutiques étaient fermées et que le sol était couvert de taches bleues. Oui, bleues, en vérité. Ayant compris la signification de cette couleur, qui, çà et là, se teintait de rouge, je m’enfuis vers le Bois de Boulogne, où je m’assis sous les arbres. C’est une chose, je crois, qu’on ne fit jamais, à cette date de l’année, et j’en éprouvai une certaine satisfaction : je participais à un phénomène. Les journaux ont dit que cette température fut pareille en février 1887, mais je n’en ai aucun souvenir. Pour un peu, je me figurerais qu’on ne s’intéressait pas autant, il y a vingt-cinq ans, aux questions de température. Mais ce serait une illusion, bien qu’on vécût plus enfermé qu’aujourd’hui. Les anciens chroniqueurs, qui ne notèrent souvent qu’avec un sens bien vague de la réalité les grands événements de leur époque, ne manquent jamais de renseigner la postérité sur le temps qu’il faisait. A les croire, chacun vécut parmi une succession de phénomènes. C’est un hiver où on coupait le vin à la hache, où l’encre gelait dans les encriers. Ce sont des étés où les arbres spontanément s’enflammaient, où les rivières à sec s’empuantissaient de poissons morts. On sent, en tout cela, la vanité d’un homme qui veut faire croire et qui peut-être croit qu’il a vécu en des temps exceptionnels, marqués par les destins pour de grandes choses qui ne sont pas advenues. Le sentiment des promeneurs qui s’asseyaient sous les arbres à une date de l’année où généralement on ferme avec soin ses fenêtres, est de cet ordre. On jouit d’un privilège. Quoi qu’il arrive, on sera celui qui a été le témoin d’un caprice de la nature, celui qui, plus tard, racontera cela aux enfants incrédules. Et l’on aura, à son tour, l’aspect d’un phénomène.
L’ÉTÉ
L’été, saison heureuse ! Cela dépend un peu des points de vue. Je vois, par exemple, des couvreurs qui refont un toit sous mes yeux et qui passent tout le jour sur un échafaudage, au soleil. Est-ce vraiment pour eux la saison heureuse ? Mais quelle est la saison heureuse pour les ouvriers de plein air ? Peut-être qu’il n’y en a pas. Elle n’est pas spécialement heureuse non plus pour moi qui travaille à l’ombre. Certes, on peut laisser sa fenêtre ouverte, mais cela fait qu’il entre beaucoup de bruit dans la chambre. Belle saison pour les voyages, mais tout le monde ne voyage pas. Il n’y a même qu’un nombre très restreint d’êtres humains qui s’en vont à la mer ou à la montagne ou qui courent les routes. Le mois d’août n’ouvre guère les portes qu’à ceux qui ne sont pas sous le joug d’un labeur. Que de gens ne s’aperçoivent du plein été que par le redoublement de la chaleur ! Mais il est convenu que de ceux-là on ne s’occupe pas. Ils ont d’ailleurs d’autres plaisirs et il est probable que pour la plupart d’entre eux, une saison à Trouville serait d’un mortel ennui. Il y a donc tout de même quelques personnes qui jouissent de l’été ; il est vrai qu’elles jouissent également de l’hiver et généralement des quatre saisons. Mais c’est par métaphore seulement que l’on dit que le Paris d’été se vide, car il se remplit en même temps. Pour bien montrer que cet exode estival n’est qu’une mode, c’est le moment que choisissent pour y venir beaucoup d’étrangers et d’habitants de la province. Je crois donc que le besoin est surtout de changer d’habitudes une fois l’an. Aussi l’été est le grand moment où les amours finissent, où les amitiés se détendent, et voilà enfin comme je définirais le temps des vacances : la saison de l’oubli.
LE SECRET DES LETTRES
Il paraît qu’il y a une jurisprudence touchant le secret des lettres entre mari et femme. Le mari a le droit de lire et même d’intercepter les lettres que reçoit ou qu’écrit sa femme, mais la femme n’a aucun droit de ce genre. Elle en est réduite à regarder avec mélancolie ou colère les lettres que le mari écrit à sa maîtresse et, pour celles qu’il reçoit, à les chiper en secret ou à forcer le meuble où il les cache. Mais quand elle se livre à ces actes repréhensibles, elle viole le droit conjugal. Quel rapport cette jurisprudence a-t-elle avec les mœurs ? Je pense qu’elle n’en a quasi aucun et que les cas de ce genre soumis aux tribunaux furent excessivement rares. Quand, d’ailleurs, un couple en est arrivé là, il ferait mieux de se séparer que de mettre les juges au courant de ses petites affaires. Dans la pratique, ou bien la lecture réciproque des lettres est une habitude, ou bien chacun garde pour soi sa correspondance. Quelle femme bien née voudrait se plier à une telle tyrannie ? On fait des choses de bonne volonté auxquelles on résisterait jusqu’à la mort si elles étaient exigées au nom d’un droit, fût-il conjugal. L’honnête homme contemporain a bien le respect de la correspondance, et jusqu’au scrupule, jusqu’à la peur. Mais il arrive que le même honnête homme, quand il se réveille marié, se réveille Othello. Il se sent propriétaire et propriétaire d’une femme, ce qui ne lui cause pas peu de fierté et quelquefois lui brouille les idées. Tout dans cette femme lui appartient ; corps et pensée sont à lui. La femme, qui a perdu plusieurs choses dans l’opération, entre autres son nom, a parfaitement conscience de cet état et, devenue possession, en éprouve également de la fierté. C’est à ce moment-là que se prennent les bonnes et les mauvaises habitudes. Si les maris ont acquis le droit de surveiller la correspondance de leur femme, c’est peut-être que les femmes n’ont pas su défendre leur liberté.
LES JEUX
On vient de découvrir que les enfants ne savaient pas jouer comme il faut. Il y a donc maintenant, dans les écoles qui se respectent, une classe de jeu comme il y a une classe d’arithmétique, des cours de thèque, comme des cours de géographie. Bien plus, on a fondé une école normale des jeux et il y aura des professeurs agrégés de jeux. Enfin les jeux serviront à quelque chose et, en jouant au cheval-fondu, un enfant sage pourra avoir conscience de ne pas perdre son temps et même de préparer son avenir. En revanche, on verra des cancres du jeu punis pour avoir raté leur composition en saute-mouton ou des paresseux pour avoir négligé les billes, les barres ou la balle. L’école, partout l’école, partout le professeur, le régisseur, le maître des règles, celui qui a le droit de vous donner sur les doigts et de vous faire recommencer le mouvement, sans compter les professeurs d’énergie et les professeurs d’élégance. Ah ! comme nous aurions envoyé promener le pion qui nous eût dit : « Ce n’est pas comme cela qu’il faut jouer ! » Mais on prépare maintenant des générations dociles et sans initiative, des générations à mot d’ordre, qui ne sauraient bouger sans en avoir reçu la permission des autorités. Heureusement que les maîtres n’ont pas non plus beaucoup d’initiative ni beaucoup d’imagination. Ils enseignent mécaniquement ce qu’ils ont appris mécaniquement. Et je ne parle pas seulement des maîtres dans l’école et dans la classe, je parle des maîtres dans la vie. Nous devenons un peuple si docile qu’ils pourraient manier à leur gré la pâte humaine. Ils ne savent comment s’y prendre. La moindre nouveauté les effare. Pourvu qu’ils enseignent quelque chose, ils sont contents et n’en demandent pas plus. Soyez certain que le professeur de billes est pleinement satisfait de son importance. Il convoite peut-être les palmes, mais c’est tout.