Deux milliardaires, Américains nécessairement, interrogés par un journal sur leur présent état d’âme, ont répondu qu’ils étaient heureux, aussi heureux qu’il est possible de l’être en ce monde. Cela va confirmer le populaire dans sa traditionnelle croyance que, malgré l’adage également traditionnel, c’est l’argent qui fait le bonheur et qu’on ne saurait en posséder trop, et qu’il faut tout sacrifier à sa possession, exactement comme un chrétien devrait sacrifier tout à la conquête de la bienheureuse vie éternelle. Il est bien certain que je ne saurai jamais par expérience si un, deux, trois ou six milliards entraînent fatalement avec soi le bonheur, mais, en dépit de l’aveu touchant de ces messieurs, j’en doute. Je crois fermement qu’il peut très bien arriver qu’un homme très riche, encore jeune et d’une santé ordinaire, éprouve un profond dégoût de la vie. Il y en a d’ailleurs des exemples, comme il y a des exemples encore plus nombreux, étant plus faciles à réaliser, de bonheurs parfaits fondés sur une médiocrité horatienne. C’est donc le vieux proverbe qui aurait raison, s’il n’est pas plus juste de dire que le bonheur est un état de hasard, qu’on le gagne comme on gagne le gros lot à la loterie, qu’on n’en connaît pas les conditions, ni la recette, et que d’ailleurs c’est peut-être un état inconscient, donc qui échappe à notre jugement. Oui, être heureux, autrement que de façon très passagère, aiguë et fugitive c’est là un état qui ne peut entrer dans la conscience ni même se concevoir extérieurement. C’est probablement un état chimérique. Aussi les religieux modernes, qui s’en servent comme d’un appât, ont-ils placé le bonheur dans une vie future où il est invérifiable. Les religions anciennes, qui n’étaient qu’une méthode pour éviter le plus grand malheur, à savoir la colère des dieux, n’avaient pas cette astuce et elles furent vaincues. Le bonheur est entré dans l’imagination des hommes. Est-ce un bienfait ?

UN CENTENAIRE

C’est un septième centenaire et c’est celui de Roger Bacon, qui inventa la poudre, bien d’autres choses et qui fut un grand esprit. Beaucoup de personnes, peu familières avec l’érudition, le confondent volontiers avec François Bacon ; elles ont tort assurément, mais c’est peut-être pardonnable, car les deux Bacon, également anglais, furent également de grands physiciens, de grands philosophes et pratiquèrent avec une égale ferveur et un égal génie la méthode expérimentale. Roger Bacon mourut à la fin du XIIIe siècle. On se représente généralement ces temps comme purement théologiques ou purement artistiques et littéraires. C’est une erreur. La science y a son rôle, elle y a ses laboratoires et déjà ses maîtres et déjà sa tradition : Roger Bacon parle quelque part de son maître ès-expériences, un certain Pierre de Maricourt, dont on ne sait rien. Mais Pierre de Maricourt avait eu sans doute un maître lui aussi : la loi de constance intellectuelle exige qu’il n’y ait pas eu de lacune dans la conception philosophique du monde. Il y eut toujours des savants, parce qu’il y eut toujours des hommes intelligents, des hommes qui ne se satisfaisaient pas de l’apparence des choses, des hommes qui voulaient savoir, savoir toujours davantage. Dès que l’on dit science, on dit opposition avec les forces religieuses. Roger Bacon en éprouva la puissance stupide et passa beaucoup d’années en prison. Le pape, au nom de Dieu, s’opposait à ce que l’on interrogeât la nature : qui sait ce qu’elle allait répondre ? Roger était pourtant moine, et moine franciscain, mais il croyait cependant que le monde avait été donné à l’homme comme champ d’expériences et d’investigation. Aussi passa-t-il toutes ses années de liberté à chercher et il trouva du moins le principe de tant d’inventions modernes qu’il faut le ranger, en tant qu’homme de science, parmi les modernes : c’est un esprit contemporain.

LA NAÏVETÉ

La naïveté est une province psychologique qui touche d’une part à la bêtise et de l’autre à la bonté. Les gens pressés la confondent souvent avec l’une ou l’autre de ses voisines. Cependant elle a ses caractéristiques. D’abord les habitants de ce pays ne se connaissent pas eux-mêmes tels qu’ils sont et aucun ne veut jamais convenir de la qualité qui le distingue. Aussi sont-ils fort imprudents et toujours prêts à se jeter à travers mille aventures dont ils croient toujours que l’issue tournera à leur profit. Ils savent. Il ne faut pas chercher à leur en remontrer. « On me prend pour un naïf, dit l’indigène de cette province. Attendez un peu. Rira bien qui rira le dernier. » Et ils vont bravement, aveuglément, s’embarquent dans toutes les difficultés, toujours sereins, toujours confiants : « Je ne suis pas naïve, disait la pauvre héroïne d’une récente aventure. Je connais la vie, mais je suis bonne et c’est ce qui m’a perdue. » C’est la règle, ils ne veulent pas se reconnaître. C’est même à cela qu’on les distingue. La bonté est la qualité qu’ils assument le plus volontiers et je ne nie pas qu’ils y participent, qu’ils ne proviennent de quelque croisement avec les habitants de la province voisine. On peut être bon, sans être naïf et c’est là leur erreur, de ne pas savoir faire la distinction, mais s’ils la faisaient, ils ne seraient pas naïfs, ils n’existeraient pas. Ils ne sont pas, non plus, absolument bêtes. La bête ne perçoit même pas qu’on ose vouloir la tromper. « S’en prendre à moi, songe-t-elle. A moi ! » Le naïf, dans cette occurrence, a des soupçons, mais ils sont vite étouffés par la confiance. Il projette son caractère où luit la bonté dans les actes des autres et cela fait un jour sous lequel il ne perçoit pas la malice. Les naïfs sont bêtes aussi, sans doute, mais c’est à force de bonté. Cela fait qu’on ne peut tout à fait les mépriser.

LE BAISER

Rien ne m’amuse comme de lire dans une revue bêtement scientifique (car il y a une qualité de science qui augmente la bêtise humaine) une diatribe contre le baiser. Tous les paradoxes sont déchaînés. Il y a des gens qui vous enseignent tranquillement que le baiser est un exercice antihygiénique. Je le croirais assez volontiers, mais cela m’est, et quasi à tout le monde, je suppose, parfaitement égal. A vrai dire, tout est antihygiénique, tout est malpropre, et la vie elle-même, mais il y a des choses qui sont malproprement agréables et d’autres malproprement désagréables. Pour vivre selon les préceptes de la science des imbéciles, il faudrait éviter les unes comme les autres. Vraiment, il vaut mieux s’en tenir à la vieille notion de la propreté vulgaire, celle qui se confond avec la décence, et pour le reste se livrer bravement à ses instincts. C’est ce que fait l’humanité civilisée et c’est ce qu’elle fera toujours, en se moquant des pédagogues scientifiques, qui ont à peu près la mentalité d’un médecin de Molière. Les amants se baisent sur les lèvres et le professeur d’hygiène surgit : « Malheureux, que faites-vous ? Vous ignorez donc que la salive contient tels et tels microbes et quelquefois d’autres plus dangereux encore ? Regardez-vous, mais ne vous touchez pas, surtout avec les lèvres. La science le défend. » Je ne crois pas que le jour vienne jamais où les amants se détourneront de leur plaisir, effrayés et obéissants. Pourtant les hommes sont si bêtes et ils sont si peureux ! Non, pas à ce point-là. Les amants répondront toujours : « Notre amour est plus fort que la peur. Notre désir est plus fort que la vie. » Et ainsi la sensibilité, qui a créé la civilisation, la sauvera de la tyrannie du scientisme dogmatique.

LE BEL ANIMAL

Je me suis arrêté longtemps, l’autre jour, au Jardin des Plantes, devant un maki, de Madagascar, tout vêtu de velours noir brodé de blanc. Le bel animal ! Et s’il était parmi nos ancêtres, par hasard, que nous serions dégénérés, avec notre peau au jaune rosâtre, maigrement couverte de poils rudes ! Il est vraiment heureux que nous ayons inventé l’art du vêtement, car nous ferions tout nus triste figure parmi la nature aux formes et aux couleurs harmonieuses. Certes, la femelle de l’homme est généralement, dans sa jeunesse du moins, plus présentable que le mâle, mais outre que cela est bien fugitif, il ne faut pas douter que cette beauté ne soit en grande partie la créature de notre désir, tandis que la beauté de certains animaux frappe directement notre sens esthétique. Les Grecs, qui avaient ce sens beaucoup plus développé que nous ne l’aurons jamais, avaient travaillé la forme humaine pour lui donner un rang honorable parmi les formes animales et ils avaient commencé par la râcler de son vilain poil, par la frotter d’huile, par la rendre d’une couleur luisante et homogène. C’est ainsi qu’il faut se représenter les athlètes grecs. Je doute que les hommes nus de nos collèges d’athlètes donnent un spectacle très satisfaisant. Nous n’avons emprunté aux Grecs que leurs exercices musculaires : cela ne suffit pas au point de vue esthétique : un homme en caleçon et qui saute n’est pas nécessairement un bel animal. Le Maki me séduit davantage, bien qu’en sa qualité de lémurien il marche à quatre pattes. La supériorité de l’animal sera toujours qu’il n’a qu’à se présenter pour être beau. Il n’a besoin pour cela de nul effort, de nul travail. Pauvre homme, quel mal il se donne pour n’être pas digne de beaucoup d’admiration !

L’ANIMAL FOU