— … Je m’enfuis. Je traversais la plaine grise et, ayant marché longtemps, j’entrai dans une forêt lumineuse, dont chaque arbre ressemblait à une femme, la chevelure parée de diamants et le cou imagé de perles. On respirait dans cette forêt un air si violemment imprégné des odeurs de la vie que j’en eus mal à la tête ; mes doigts se crispaient au chatouillement des hautes herbes ; mon cœur chantait si fort que tout mon corps en tremblait. Enfin, j’étendis les mains, embrassant, comme Apollon, les genoux d’un des arbres-femmes. Ce contact m’apaisa, mais je tombai sur le côté et je m’endormis.
Le lendemain, je continuai mon voyage, et j’arrivai ici. D’abord, je ne m’aperçus guère que j’avais changé de pays : les hommes avaient, il est vrai, les yeux ouverts, mais ils semblaient ne se servir de leur vue que pour se guider matériellement à travers la vie ; depuis, j’ai rencontré quelques voyants véritables.
J’oubliais de vous dire qu’en traversant la forêt lumineuse, j’y cueillis… devinez quoi?
— Une fleur rare?
— Oui, une âme! Au matin, avant de quitter la forêt sacrée qui avait abrité ma lassitude et protégé mon sommeil, je me promenai quelques instants sous les branches tombantes, mais toutes étaient plus hautes que mon bras levé, et je désespérais d’emporter même le souvenir d’une feuille. O feuillage, qui étais pour moi aussi vivant et aussi parfumé qu’une chevelure d’amour, je te regardais onduler au-dessus de ma tête aussi loin de ma main que l’aile des oiseaux ou la neige violette des nuages matinals. J’allais obéir (une force me traînait) et m’éloigner seul, sans le témoin que je voulais ; j’étais déjà sur la lisière et je voyais le vaste horizon et, là-bas, où les deux cercles se joignent, la cime obscure d’une autre forêt, lorsqu’une branche fleurie de petits cœurs roses s’abaissa vers moi, comme un geste de pitié. Je cueillis la branche où tremblait la grappe des petits cœurs roses et je continuai ma route.
Arrivé au but de mon voyage, je choisis une maison afin d’abriter la branche fleurie, comme ses sœurs m’avaient abrité moi-même, car j’ai toujours aimé la culture du sentiment ; c’est une occupation pleine de grâce et qui ne demande que la bonne volonté d’un jardinier soigneux : au milieu du jardin, il y a une fontaine où l’on peut se laver les doigts, quand ils sont tachés de sang.
Je plaçai donc ma branche fleurie de petits cœurs roses dans un vase de majolique plein de sable d’or, et le vase sur une cheminée, primitif autel ; à gauche du vase, j’inclinai les Damnées, de Filiger, pour me remémorer la méchanceté des Dieux, et à droite, la Vigne abandonnée, où de Groux a écrit l’inutilité du Sacrifice.
Ensuite, j’allai étudier les formes de la vie, apprendre selon quelle mode, riaient, s’ennuyaient ou pleuraient les hommes de mon temps. Ils s’ennuyaient surtout, leur capacité passionnelle étant fort médiocre et leur force nerveuse si fugitive qu’un désir ou un rêve suffisait souvent à l’épuiser toute. Je constatai encore qu’ils s’ennuyaient sans dignité, avec de petits gémissements de chien à la chaîne et de vaines colères contre les astucieux et contre les forts dont les jouissances irritaient leur impuissance originelle. Leur consolation était de penser à l’avenir, de prédire des temps meilleurs, de se vautrer dans les joies futures et de regarder la lune avec des verres de couleur.
J’étais las de tant d’inoffensives niaiseries, quand je rencontrai Armelle, vase plus beau que mon vase de majolique et d’où sortait une fleur d’or ocellée de bleu. C’était une créature aussi étourdie qu’un oiseau, aussi timide, mais qui se laissa prendre avec la main. Elle n’avait notion ni de bien, ni de mal, ni de beau, ni de laid, d’une sensibilité tout animale, sans pudeur et sans trouble dans l’amour.
Nous eûmes d’abord des rencontres furtives, des intimités illusoires, dont elle aggravait la vanité par l’aveu de ses regrets et l’implorante langueur de ses attitudes. A dessein, je prolongeais la période du désir ; j’aimais l’impatience d’Armelle et son geste, sur la berge, de se vouloir jeter à l’eau. Toute femme est vierge pour celui qui ne l’a pas possédée, car la virginité n’est pas autre chose que de l’inconnu, peut-être de l’inconnu plus obscur, — et je restais au seuil du mystère, quoique le gardien n’en fût aucunement farouche.