— C’est probable, dit le prince Astère.
II
L’édit fut rendu, et les vierges pèlerines cheminèrent vers la demeure du prince. Les unes arrivaient accompagnées de leur famille, de leurs amis, de leurs serviteurs et de tous ceux qui, confiants en la beauté de la postulante, espéraient, par leur servilité, se faire un titre à des faveurs futures ; les autres arrivaient seules, fortes de leur pureté et assez protégées par une telle armure, — ou bien luxurieuses et mêmes courtisanes et songeant à capter le prince par leur hardiesse ou par leur science, et encore toutes prêtes à monter de mâle en mâle jusqu’au trône.
Elles arrivaient les unes et les autres, et on les traitait ainsi que des reines possibles ; toutes étaient pareillement reçues avec les égards les plus minutieux : cependant, les plus riches ou les plus belles, et d’abord celles qui avaient le double don de la richesse et de la beauté, trouvaient un accueil plus empressé et plus déférent : on leur offrait les plus odorantes fleurs et les confitures les plus parfumées, et les chambres du palais les plus commodes et les mieux ornées leur étaient indiquées par les chambellans.
Selon ce qu’avaient prévu les ministres du prince Astère, nulle de ces belles n’avait choisi l’étable et le lit de paille d’avoine ; à l’offre de s’anuiter parmi les bonnes vaches et les douces génisses, toutes se mettaient à rire, croyant à une agréable plaisanterie et songeant : « Dieu! qu’on a d’esprit à la cour! »
III
Cependant, tous les soirs, quelques instants avant minuit, le prince Astère, vêtu tel qu’un bouvier, mais un bouvier d’une noble élégance, s’en allait tout seul vers l’étable. D’une main, il tenait un long bâton de frêne et, de l’autre, une pauvre lanterne sourde à vitres de corne ; chaussé de sabots fumés, il sortait par une porte secrète, en faisant le moins de bruit possible, et fermement il s’engageait dans les sentiers obscurs qui conduisaient à la ferme, à une assez bonne distance de son palais. Les jeunes prétendantes y étaient menées en carrosses : lui, le prince, y allait à pied, comme un valet de labour qui regagne sa pauvre litière, et tout en marchant dans la boue, il rêvait.
Il rêvait que peut-être il allait trouver blottie sous la paille fraîche l’ange au cœur humble et aux yeux purs que le ciel devait lui envoyer, la fille adorable qui aurait compris que la pauvreté est le chemin de l’exaltation et que, pour arriver à la couche du roi, il faut passer par la porte de l’étable.
Mais il trouvait toujours l’étable vide, et il avait beau sonder la litière avec son long bâton de frêne et, avec sa lanterne, éclairer tous les recoins de la demeure des bonnes génisses, il ne voyait rien, il ne trouvait rien que les bonnes génisses qui dormaient, des brins de foin pendant sur leurs fanons. Il les caressait, demeurait là, un instant, à humer l’air tiède et musqué, puis il sortait et, ayant laissé retomber le loquet de bois, il reprenait tristement son chemin, rentrait en son palais et se couchait, affligé par l’orgueil des vierges.