Ayant vu Irmine, Savin jugea :

« Ses yeux sont noirs, le timbre est jaune d’or pointillé de rouge, les nuances du regard peuvent monter jusqu’à l’aigu et descendre jusqu’au velours noir ; je viens de percevoir un regard noir bleu tigré d’or et un regard vert sombre strié de pourpre. »

Et Savin continuait à dénombrer tous les regards possibles des yeux d’Irmine, sans se soucier des lois du contraste des couleurs, car selon lui, la couleur des yeux et des regards était assez différente, par essence, des couleurs ordinaires pour n’être pas soumise aux mêmes lois. D’ailleurs, sans mépriser la science, il la tenait pour une servante, bonne aux gros ouvrages, bonne à balayer le sentier où se promènera notre plaisir ; — il voulait s’amuser et être heureux par la possession de divins yeux, de merveilleux regards, « comme on n’en avait jamais vu ».

Il n’alla donc pas plus loin, et il épousa Irmine, qui se laissa faire, quand elle sut que Savin était un « bon parti » et qu’elle pourrait orner son cou blanc d’une palette à godets « enrichie de diamants ».

Alors, tout le jour, Savin se réjouit au jeu des yeux — des yeux de velours noirs dont les sombres rayons se ponctuaient d’or ou de pourpre, puis il chercha ce que disaient, en toute vérité, les yeux d’Irmine.

« Une femme froidement passionnée, vêtue de la seule obscure transparence que la nuit, au fond des jardins, tisse autour d’une déesse de marbre. »

Ils disaient cela, les yeux d’Irmine, mais ils mentaient, comme des yeux de femme, car Irmine, ayant été une médiocre élève de Cassagne, fut une épouse sage et une mère prudente. En ses heures de loisirs elle coloriait, ainsi que jadis, des décalques où chantait tout le rococo mélancolique d’une nature honnête et sentimentale : effets de lune, effets de neige, chaumières d’où monte un ruban bleu, moulins dont l’eau mousse comme de l’eau de savon.

Dans les yeux d’Irmine, il n’y avait rien que l’illusion de celui qui venait s’y mirer ; c’était un beau vitrail qui, la fenêtre ouverte, laissait voir une cour de ferme.

Il n’y avait qu’illusion, il n’y avait que mensonge dans les yeux d’Irmine ; Savin les adora jusqu’à sa mort, adorateur de ses propres rêves, heureux quand des visions d’or ou de pourpre passaient, comme la bénédiction d’une promesse divine, dans les regards de velours noir.

PHÉNICE