Pourtant, il arriva qu’un jour (elle avait alors la trentaine), des paroles, dites en chaires par un très beau dominicain, troublèrent le lac pur et bleu où naviguait son cœur enfantin. Ce moine, d’une modernité exquise et un peu jésuitique, attirait à soi les âmes en les enivrant d’amertume : il clamait la tristesse des solitaires, l’horreur des abandonnés, et, selon peut-être Ruysbroeck l’Admirable, la pitié qu’inspirent ceux qui vivent sans amour.
Adonise fut touchée, mais peu. Cela dura deux ou trois jours : le quatrième, elle s’abstint de la conférence du séraphique dominicain et relut, dans Jouvency, l’histoire de Diane, qui chassait le sanglier et méprisait les hommes.
Ensuite, elle songea : « Moi, je suis comme Diane ; aucun homme ne m’a jamais touchée. »
Elle songeait encore, en son innocence de vierge calligraphe : « A quoi bon? Et quel plaisir? Quand on est marié, on a des enfants ; mais j’en ai plus de cinquante, et très obéissants, et dont plusieurs me donneront de la satisfaction… »
Puis, cessant de ruser avec elle-même, car si son innocence était réelle, son ignorance n’était pas absolue, — elle murmurait :
« — Diane, Diane! Que dirais-tu, si Adonise offrait ses lèvres à l’avidité d’un mâle, ses seins à la curiosité d’un mâle, son corps à la brutalité d’un mâle! Non! Je suis intacte, je veux demeurer intacte, — et moi aussi, dans les bois élyséens, je chasserai le sanglier et je mépriserai les hommes! Oh! Diane, sois mon refuge et mon recours, protège-moi, aime-moi, sauve-moi de ceux dont les paroles, lâchement agressives, veulent attenter à mon intégrité! Toi seule, — et nul autre, pas même Lui, pas même Jésus : Jésus est un homme! »
A partir de ce jour, les gens surpris entendirent Adonise émettre d’étranges propos, mais on pensait que c’était un ressouvenir des profondes sciences que détenait son père, et l’on souriait sans comprendre. Mais elle, en la concentration de ses rêves, s’exaltait : souvent, pendant que les petites filles recopiaient leurs modèles, elle s’élançait, l’arc aux mains, le carquois sur le flanc, dans les mystérieuses clairières des forêts hyrciniennes, et, à demi nue, mais chaste et les reins voilés, elle commandait aux chiens et domptait les fauves par la subtile puissance de ses flèches.
Elle finit par se détraquer complètement, « disaient les gens », et par oublier ce qu’on dénomme le monde réel, pour vivre là-bas, au clair de lune, sous les vieux arbres des bois sacrés, pour courir à l’appel de la conque, pour triompher des forces inférieures de la Nature, du Mal incarné dans les bêtes sanguinaires!
Comme son père, elle mourut en quelques heures, et — fille catholique de l’Eglise — elle mourut pourtant en soupirant :
— Diane, ô ma mère, je vais vers toi, je suis digne de toi ; aucun homme ne m’a jamais touchée : je suis intacte.