Il était spirituel, quand il daignait entrer en conversation, et il avait les plus beaux yeux du monde : de l’esprit et de beaux yeux, c’était si nouveau pour la vierge aux plâtres qu’elle fut séduite. La chaste, la pure, l’esthétique Dory était amoureuse.

Alors, elle vécut parmi ses stalactites des heures bien plus douces encore que par le passé. Elle trouvait aux statues et jusqu’aux membres pendus une grâce nouvelle et, à inventorier avec son cher éphèbe toutes ces choses mortes, elle se sentait une infinie joie de vivre. Peu à peu, une âme toute neuve avait germé, s’était épanouie en elle : un jour que son ami lui baisa la main, elle comprit la pudeur, et un jour que son ami l’étreignit doucement dans ses bras, elle comprit la vie.

C’était une Dory toute différente de l’ancienne, presque tendre, — et presque impure, puisqu’elle aimait.

Mais elle n’était aimée que par le caprice d’un ennui de passage, et si peu désirée que le désir s’éloigna sans avoir demandé à cette virginité le sérieux sacrifice de son essence. Le jeune monomane disparut à l’improviste et Dory, qui devait l’attendre éternellement, n’entendit plus jamais parler de lui.

Dans la boutique aux pendentifs de plâtre, parmi les jambes, les ventres, les torses et les épaules, Dory pleura, tout étonnée de ses larmes, triste à la fois et humiliée d’un amour qu’elle n’avait pas souhaité et d’un abandon que son orgueil n’avait pas prévu.

Et jusqu’aux années de la décadence physique, et jusqu’au delà, Dory vécut intérieurement d’un pâle souvenir et d’un illusoire désir. Nul autre amour ne la consola de cette première et unique déception ; car, d’après de très obscures lois, elle devait être punie, après avoir aimé la beauté, d’avoir été infidèle à la cruelle déesse — et il fallait que Dory, innocente et fière adoratrice de l’Apollon androgyne, pleurât le dédain d’un passant difforme.

AVENTURE D’UNE VIERGE

« La confession — et non pas la confidence — que je vais te faire, mon amie, est de celles qui doivent être complètes, sans réticences, absolues ; aucun détail ne sera donc épargné à ta pudeur : tu rougiras, tu pleureras, tu crieras peut-être — mais tu écouteras, car il faut qu’une créature humaine connaisse mon aventure — pour la redire à Dieu!

» Tu sais que je reviens souvent, le soir, et toute seule, de Vassy à Chaumont, par le dernier train. J’ai passé la journée avec notre chère Bergerette, et, à onze heures on nous sépare, on me traîne à la gare, on me jette dans un compartiment, — et je sommeille jusqu’à la minute de tomber dans les bras de mon père, qui m’attend sur le quai, — et qui devine « toujours » la portière qu’il faut ouvrir.

» Ce train, dirait-on, marche pour moi seule, — ou presque! Il ne ramène à Chaumont que, par hasard, quelques commerçants qui ont à Vassy leurs affaires, d’autres disent leurs amours. Ah! ma chère, comment ai-je écrit un tel mot, maintenant que je sais ce qu’il signifie! Mais ces bonnes gens s’assemblent sur les mêmes banquettes et je crois bien que, depuis trois ans, j’ai toujours, à cette heure-là, voyagé solitaire.