— O mon dernier amant, songeait Tristane, quelle nuit d’obscures et profondes délices! Tu m’as donné enfin la plénitude des joies de l’amour. J’ai été heureuse comme dans un rêve.
LIVRE III
ANECDOTES
LE MAUVAIS MOINE
« Il n’est point nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de penser. »
Leibniz.
Celui qu’on appelait déjà « le moine », à cause de sa vie chaste et de ses propos amers, le devint réellement et à jamais en la trente-cinquième année de son âge. Après de longues et énervantes causeries avec un poète singulier, qui avait ébauché de consciencieux noviciats dans tous les monastères de France, il se décida pour la Trappe, et pour celle de Soligny, illustrée par Rancé, plus rigide encore et plus mystérieuse que toutes les autres.
Il croyait avoir spécialement à se plaindre de la vie, des femmes qui ne l’avaient pas aimé, des hommes qui ne l’avaient pas compris, des choses dont l’hostilité s’était dressée, comme une ligne de récifs, entre lui et son désir, chaque fois qu’il avait lancé sa nef sur la mer, chaque fois qu’il avait orienté sa voile vers Thulé ou vers Atlantide.
En vérité, il n’avait guère jamais manifesté que des velléités, de tous petits vouloirs aussi fragiles que des bulles de savon, aussi jolis, aussi vains. Il n’était pas même de ceux que Fourrier, l’inventeur des Quatre-Mouvements et de la psychologie amusante, appelle des commenceurs ; il ne commençait même pas, restait toujours en deçà de la borne du départ. Capable de se laisser faire et d’obéir au branle, comme une cloche, il cessait de carillonner, dès qu’on lâchait la corde. Une de ses faiblesses, c’était de rester là où il était ; il sortait toujours le dernier d’un salon, d’un théâtre, d’un café ; il se faisait mettre à la porte, toujours surpris que le « déjà » fût sonné. Sans doute, il eût fait un excellant stylite et, juché sur sa colonne, il n’eût jamais songé à en descendre.
Son ami le poète était, au contraire, le type accompli du commenceur invétéré, prêt à tâter de tout, à goûter de tout, sans toutefois sortir, sinon par accident, du domaine de l’Eglise, où le retenait une obscure, mais indéracinable vocation. Au moyen âge, au treizième siècle, il eût été un de ces clercs gyrovagues, un de ces « goliards », qui s’en allaient d’abbaye en abbaye, colportant des légendes pieuses et de scabreuses chansons latines, incapable de se fixer, de se plier sans retour à une règle, amoureux des nouvelles figures, des sites inconnus, des aventures, et qui couraient toujours, persuadés que l’on n’est bien que là où l’on n’est pas.
Seul, le « moine » ne serait jamais parti. Le poète le mit en route. Dénués d’argent, mais munis de lettres de créance, ils allèrent à pied, cheminant comme des colporteurs, mangeant et couchant dans les presbytères, pas toujours très bien reçus, mais arrivant, par quelques momeries, à se concilier la défiance ecclésiastique.