Mais bientôt, cette périodique éructation lui fut défendue ; sa langue s’alourdit et son cerveau se troubla ; les circonvolutions frontales où s’élaborait le misérable verbe émis par ses lèvres tuméfiées devinrent toutes pareilles à de la bouillie pour les chats ; parmi les sons qui disaient encore la vie du triste paralytique, on ne percevait plus, avec beaucoup d’attention, que de vagues syllabes obscènes.

L’heure du proche trépas se fit reconnaître, et sa bonne, lasse des veilles, installa près du moribond une placide garde-malade dont la guimpe et le rosaire signifiaient qu’au moins elle ne se saoulerait pas dans le calme des nuits et ne s’extasierait qu’au moyen de patenôtres et de coups dans l’estomac.

La religieuse entra et, quand on lui eut expliqué les fioles et lu les ordonnances, elle se posa sur le bord d’une chaise et de là, bientôt, s’écroula à genoux, égrenant les gemmes d’amour de son gros chapelet de bois. Elle récitait à mi-voix les supplications, les invocations, les glorifications et les oraisons, — et on eût dit qu’une invincible stalle la maintenait dans la dure attitude des éternelles orantes.

Parfois, elle tournait vers le lit ses yeux doux et distraits par l’amour ; plus souvent, elle les levait vers le plafond et, certainement, à travers le plafond elle voyait le ciel et la robe étoilée de la Vierge et Jésus couronné comme un roi, appuyé négligemment sur sa croix, et des anges absorbés en des concertos, et enfin toute la splendeur d’une cour où les diamants sont des vertus brillant sur des épaules immaculées et sur de candides gorges.

C’était une femme, sans doute, d’une quarantaine d’années, mais le silence des cheveux et le calme des traits rendaient difficile une exacte appréciation : d’ailleurs, son âge, elle-même probablement ne s’en inquiétait guère puisque son amant était celui qui rajeunit à son gré tous les cœurs et toutes les faces et qui, au prix de la virginité du corps, donne l’éternité de l’âme et l’éternité de l’amour. Elle n’avait jamais pensé à rien qu’à faire son devoir et à remplir ses obédiences ; elle était naïve et indifférente et s’il y avait eu des larmes dans sa vie, ces larmes étaient devenues un paisible ruisseau courant toujours limpide parmi les lys de la vallée. Son obédience, en cette nuit, était de passer dix heures dans une chambre de mourant et elle n’était pas plus émue qu’à passer d’autres heures au pied de l’autel. Elle était ici, elle était là, selon qu’on lui disait : « Allez ici, allez là », — et la certitude de n’avoir plus aucune volonté donnait à ses actes l’élégance et la grâce.

Cependant, le moribond grognait, éjaculant toujours de vagues syllabes obscènes, paraissant vomir ainsi par morceaux son âme infâme de luxurieux avare. Ces efforts excrémentiels durèrent jusqu’au matin, jusqu’à l’heure où la religieuse, à bout de verbe, s’était assoupie à genoux, le front sur une chaise, pareille à une invincible suppliante. Les yeux du mourant, à ce moment, s’ouvrirent tout grands, pour s’imboire des familières choses qu’ils allaient quitter ; ils s’ouvraient tout grands, tout grands, prêts à englober tout le visible, décidés à emporter dans l’infini le reflet suprême de la vie, — et ces yeux avides, comme ils s’ouvraient, comme ils tournaient, tombèrent sur la religieuse assoupie et s’arrêtèrent là comme sur une proie.

Cette nonne à la belle attitude d’amoureuse éplorée et lasse d’une nuit de pur amour, cette femme seule et comme introduite pour un plaisir dans la solitude de sa chambre, — oh! cette femme!…

Il retrouva des phrases pour murmurer des caresses, et des gestes pour étendre vers la vision ses mains paresseuses et des forces pour se lever, — et quand la dormeuse s’éveilla, ce fut pour voir à ses genoux un spectre râlant qui soulevait sa robe.

EMÉRENCE

Mes tantes me déclarèrent qu’elles m’avaient trouvé une femme.