Le grec admettait des combinaisons de lettres que nous ne pouvons plus juger, la prononciation ancienne nous étant inconnue ou mal connue. C’est pourquoi aucun mot grec, ni même les noms propres, ne peut être transposé littéralement en français. J’ignore comment les Grecs articulaient Ἡρακλης, mais certainement ils ne disaient pas Hèraklès. Hercule n’est pas une transcription beaucoup moins exacte. Du XIVe au XVIIe siècle, le français, alors si puissant, avait dompté et réduit au son de son oreille presque tous les noms grecs historiques. C’est de cette époque que datent Troie, Ulysse, Hélène, Achille, Cléopâtre, Thèbes, qu’on a voulu réformer plus tard et arracher de la langue en les écrivant Troiè, Odysseus, Hélénè, Akhilleus, Cléopatrè, Thébè. Quant à la nécessité de différencier Ποσειδων d’avec Neptunus, elle est certaine ; là, on pourra peut-être innover, mais en se souvenant que notre langue est latine et que la transcription latine de Ποσειδων est Posidion[36]. Il faut beaucoup de tact et beaucoup de prudence pour franciser des mots grecs, sans offenser à la fois le grec et le français.
[36] Nom de plusieurs villes et, en particulier, nom ancien de Catomeria, dans l’île de Chio : Posidion.
CHAPITRE IV
La langue française et la Révolution. — Le jargon du système métrique. — La langue traditionnelle des poids et mesures. — La langue des métiers : la maréchalerie, le bâtiment, etc. — Beauté de la langue des métiers, dont l’étude pourrait remplacer celle du grec.
Victor Hugo se vantait d’avoir libéré tous les mots du dictionnaire. Il songeait aux mots anciens qui sont beaux comme des plantes sauvages et de même origine naturelle et spontanée. Mais son génie d’anoblir les moindres syllabes eût échoué devant les monstres créés par la Révolution[37] ; il eût échoué et il eût reculé devant millilitre, décistère et kilo !
[37] Il y a une création contemporaine de la Révolution qui a généralement échappé à toute critique, c’est, dans le Calendrier républicain, les noms des mois de l’année. Et en effet la beauté de ces douze mots est vraiment originale ; on ne peut rien reprendre dans leur sonorité et presque rien dans leur forme. Ce presque rien concerne nivôse, vendémiaire, messidor et thermidor, mots qui n’ont aucun sens en français, tandis que brumaire, par exemple, ou prairial, ou ventôse sont de tout point parfaits. Ah ! que l’auteur de cette merveille n’a-t-il été chargé de la nomenclature du système métrique ! Peut-être, aussi bien, n’avait-il que cela à dire dans sa vie, car si c’est le même Fabre d’Églantine qui imagina les primidi, duodi, tridi, il faut avouer que là il ne fut pas très heureux. D’ailleurs, malgré leur grâce ou leur langueur, ni prairial, ni brumaire n’auraient pu, de longtemps, évoquer tout ce qu’il y a pour nous dans le triste octobre ou dans le clair mai :
Tunc etiam mensis madius florebat in herbis. (XIIe siècle.)
Je n’ai pas qualité pour juger des avantages offerts par le système métrique, ni pour affirmer que la routine des Anglais ait entravé leur développement commercial et restreint leur expansion dans le monde. Il ne s’agit en cette étude que de la beauté verbale et je dois me borner à chercher si le mot grain est moins beau que le mot décigramme, si l’extraordinaire kilo n’est pas une perpétuelle insulte au dictionnaire français[38].
[38] Francis Wey s’est amusé à substituer, en des phrases de conversation, certains de ces mots aux mots traditionnels, décagramme, par exemple, à once : « Elle ne pèse pas un décagramme ! »
Cette abréviation, plus laide encore que le mot complet, est fort usitée ; kilo et kilomètre sont même à peu près les deux seuls termes usuels que le système métrique ait réussi à introduire dans la langue, puisque litre sous cette forme et sous celle de litron existait déjà en français[39]. En 1812, devant la répugnance bien naturelle du peuple, on dut permettre le retour des anciens mots proscrits qui s’adaptèrent désormais à des poids et à des mesures conformes à la loi nouvelle. Il restait à adoucir la théorie, comme on avait adouci la pratique et à faire rentrer dans l’enseignement primaire les termes français chassés au profit du grec ; on ne l’a pas osé et l’on continue à enseigner dans les écoles toute une terminologie très inutile et très obscure. Aujourd’hui comme durant tous les siècles passés, le vin se vend à la chopine, au demi-setier, au verre ; et dans les provinces les vieux mots pots, pinte, poisson, roquille, demoiselle et bien d’autres sont toujours en usage ; pièce, foudre, velte, queue, baril, pipe, feuillette, muid, tonneau, quartaut n’ont point capitulé devant hectolitre, ni boisseau, ni barrique, ni hotte. En Normandie le mot hectare est tout à fait incompris, hormis des instituteurs primaires : là, comme sans doute dans les autres provinces, le champ du paysan s’évalue en acres, arpents, journaux, perches, toises, verges et vergées. Les marins en sont restés à la lieue, à la brasse, au mille, au nœud, et plusieurs corps de métier, notamment les imprimeurs, pratiquent uniquement le système duodécimal, soit sous les noms de point, ligne, pouce et pied, soit au moyen d’un vocabulaire spécial. Qui entendit jamais prononcer le mot stère ? Les bûcherons qui mesurent encore le bois au lieu de le peser se servent plus volontiers de la corde, et les auvergnats, de la voie. Cette racine inusitée n’en a pas moins fructifié : elle a donné stéréotomie, stéréoscope, stéréotypie, mots élégants et qui ont le mérite de prouver qu’il ne peut y avoir aucun rapport rationnel entre la signification et l’étymologie. Les pauvres enfants auxquels on a fait croire que les syllabes du mot stère contiennent l’idée de solide ne sont-ils pas tout disposés à comprendre stéréoscope ? Heureusement que, moins respectueux que leurs maîtres, ils oublient bientôt ces mots absurdes ; les ouvriers stéréotypeurs n’ont pas tardé à imposer clichage et cliché.