[68] Snob (qui devrait s’écrire snobe) et snobisme sont assez bien naturalisés. La signification française de snob est inconnue des Anglais. Snob, qui veut dire cordonnier, a pris pour eux le sens péjoratif qu’avait il y a quelques années le mot épicier.

[69] On a signalé récemment à Paris, en la réprouvant, la forme tramevère ; elle serait excellente.

[70] Comme de bowsprit les marins firent beaupré.

Des vocabulaires entiers sont gâtés par l’anglais. Tous les jeux, tous les sports sont devenus d’une inélégance verbale qui doit les faire entièrement mépriser de quiconque aime la langue française. Coaching, yachting, quel parler ! Des journalistes français ont fondé il y a un an ou deux un cercle qu’ils baptisèrent Artistic-cycle-club ; ont-ils honte de leur langue ou redoutent-ils de ne pas la connaître assez pour lui demander de nommer un fait nouveau ? Cette niaiserie est d’ailleurs internationale, et le français joue chez les autres peuples, y compris l’Angleterre, le rôle de langue sacrée que nous avons dévolu à l’anglais. Il y a à Londres un jargon mondain et diplomatique : thé dansante, landau sociable, style blasé, morning-soirée ; solide s’exprime par solidaire, bon morceau par bonne-bouche et de pied en cap par cap à pie[71]. Notre anglais vaut ce français-là et il est souvent pire. Son inutilité est évidente. Sleeping-car, garden-party, steamer, rail-way, rail-road, steeple-chase, dead-heat, warrant, reporter, interview, bond-holder, rocking-chair, sportsman et son féminin sportswoman, snowboot, smoking, music-hall, select, leader, authoresse : aucun de ces mots, dont la liste est inépuisable, n’ont même l’excuse d’avoir pris la langue française au dépourvu ; aucun qui ne pût trouver dans notre vocabulaire son exacte et claire contre-partie.

[71] S’intimer. « Elle s’intime avec tout le monde. » C’est du français créé par un Russe ; il n’est pas mauvais. La tendance au néologisme est assez forte chez les étrangers parlant français et n’ayant naturellement qu’un vocabulaire restreint à leur disposition.

Un journal discourait naguère sur authoresse, et, le proscrivant avec raison, le voulait exprimer par auteur. Pourquoi cette réserve, cette peur d’user des forces linguistiques ? Nous avons fait actrice, cantatrice, bienfaitrice, et nous reculons devant autrice[72], et nous allons chercher le même mot latin grossièrement anglicisé et orné, comme d’un anneau dans le nez, d’un grotesque th. Autant avouer que nous ne savons plus nous servir de notre langue et qu’à force d’apprendre celles des autres peuples nous avons laissé la nôtre vieillir et se dessécher. Cet aveu ne nous coûte rien : nous avons permis à l’industrie, au commerce, à la politique, à la marine, à toutes les activités nouvelles ou renouvelées en ce siècle, d’adopter un vocabulaire où l’anglais, s’il ne domine pas encore, tend à prendre au moins la moitié de la place.

[72] Autrice est français depuis au moins le XVIIIe siècle : « Autrice. Une dame Autrice, se trouve dans une pièce du Mercure de juin 1726. » Dictionnaire néologique à l’usage des Beaux Esprits du siècle (1727), par l’abbé Desfontaines.

L’histoire linguistique des jeux de plein air est curieuse. On en trouverait difficilement un seul, parmi ceux qui ont été réimportés d’Angleterre, qui ne fût connu et toujours pratiqué en France par les enfants. Ainsi la balle à la crosse nous est revenue sous le nom de cricket ; la paume, sous le nom de tennis ; le ballon[73], sous le nom de foot-ball ; le mail[74], sous le nom de crocket. Il suffirait évidemment de donner un nom anglais aux boules, à la marelle, ou au cerceau pour voir ces jeux innocents faire leur entrée dans le monde[75].

[73] En Bretagne, la soule. — Emile Souvestre, dans le Figaro, Supplément du 1er juillet 1877.

[74] C’est le mot latin tout vif, malleus (mail, maillet). — Ce jeu est appelé le Jeu du Palle-Mail dans la Maison des jeux académiques, etc. ; à Paris, chez Estienne Loyson, 1665. Son vocabulaire technique comprenait les mots : passe, débutter, archet, roüet, boule, ais, mettre au beau ; boule fendue, dérobée, qui tient de la pierre, du fer, etc. ; crocheter, lever, lève, porte-lève, etc.