Etaient trois reines,
Choisis ta reine, ô messager!
Les sirènes
Etaient trois reines,
O messager, sois notre roi!
PHÉNA
Prince Phébor sois mon roi! Sois toujours mon roi, comme jadis! Jadis! Quelques semaines ont fait du glorieux passé un jadis... (Elle se dresse, inquiète.) Non, je suis bien seule et nul n'a pu m'entendre, nul que lui, peut-être, à travers les champs, les vergers et les prés, àtravers les arbres, àtravers les rochers, àtravers tout l'obstacle que j'érigeai moi-même entre nous deux,—l'autre, elle, Phénissa, ma fille! Si son oreille, pendant qu'il approche, se tend vers mes paroles; si sa bouche est amère d'avoir mâché le fruit vert; si son coeur est las d'un amour trop léger; s'il n'a pas osé envoyer àcette main qui tremble d'amour et du souvenir des anciennes caresses le baiser du retour, le rêve de l'absent, le signe qui exorcise la largeur des espaces et la lenteur des heures, si ses yeux ont la gaieté un peu triste des yeux qui désirent leur vraie lumière et qui la craignent; si sa bouche tant amère a souri tout de même,—oui, peut-être qu'il a entendu mon cri, le prince Phébor!
(Un mendiant s'approche, ôte son bonnet, et en bas du perron s'agenouille, humble et accablé, la main tendue.
Mais àmesure que Phéna parle et s'encolère, le Pauvre se redresse.)
PHÉNA
Des pauvres, ici? Va-t'en aux cuisines, misérable! Des pauvres, ici, dans la richesse de mon domaine, la robe pouilleuse séparée de ma robe princière par douze marches de marbre, douze, seulement! Des pauvres! Il n'y a pas de pauvres. (A ce moment, le mendiant est debout et il se couvre.) Les pauvres insultent àma domination et àla paix de mon opulence. Je ne veux pas régner sur des pauvres! Qu'ils crèvent de faim, et hors du cercle de mon regard! Va-t'en, misérable, tu me fais honte. Tu sais qui je suis, mais sais-tu bien ce que je suis? Les hommes et les siècles, les éléments et les forces, la nature et les lois travaillent pour moi depuis le commencement du monde et ne travaillent que pour moi. Je suis le résumé de toutes les larmes, de tous les efforts et de tous les cris. Tout converge vers moi, reine et maîtresse des hommes et des choses. Je suis parfaite et rien d'imparfait ne doit vivre, sous moi. Les pauvres contredisent mon harmonie, ils sont coupables. Va-t'en crever et que je ne te voie plus ramper, pou, sur la robe de soie et sur la nacre de la peau élue pour les amours royales... Mais, tiens, je suis bonne aujourd'hui, parce que ma joie est en route, je te l'ai dit, va-t'en aux cuisines. C'est l'heure de la pâtée des chiens...