PHÉNA

Je ne te l'ai pas donnée pour que tu en aies pitié.

PHÉBOR

Pourquoi donc me l'as-tu donnée,—ta fille?

PHÉNA

Pour que, l'ayant aimée, tu aies le droit de la tuer.

(Elle sort.)

PHÉBOR

La tuer? Il y a des mots que je n'aime pas. Ils sont trop clairs. Tuer! Oui, tuer, c'est vivre. On ne peut vivre sans tuer,—et peut-être qu'àforce de tuer on gagne la vie. Mon corps et tous mes membres, et mes yeux, et ma bouche, et mes oreilles, c'est du sang qui les a faits,—et je sens qu'en mes veines il me coule une âme de sang, une pensée de sang. A boire! J'ai soif de toute l'essence de la vie et de la pourpre de toutes les artères! Triste vampire, àquoi bon? Non, mais si c'était vrai qu'en écrasant les petits on fortifie les mères,—qu'en étouffant l'avenir, on éternise le présent? Peut-être. J'aime àcroire cela, car l'avenir me cause une telle horreur qu'il m'empêche de jouir de la bénédiction des choses. L'avenir: que l'indignité d'autrui se roule sur le tapis de mes plaisirs, et savoir monnayée en de sottes mains la gloire de mon égoïsme royal! Ah! l'avenir, si on pouvait le tenir et le percer au coeur ou l'étrangler, sans bruit,—pour que Dieu ne s'en aperçoive pas.

(Entre Phénissa.)