PHÉNISSA

Oui, va leur dire que je suis leur Reine. Qu'ils viennent me chercher, qu'ils viennent tous!

LE PAUVRE

Tu réaliseras la prophétie: «Le sang illuminera ton étendard blanc».

PHÉNISSA

Non, pas de sang sur mon étendard, pas de sang sur mes mains! Je ne suis pas cruelle,—non! mais j'absous votre cruauté si elle sauve celui que je porte, le prince futur. Va leur dire qu'ils viennent, je suis leur Reine!

(Le Pauvre s'en va.)

Reine des Pauvres, Reine de ceux qui n'existent qu'en puissance et en volonté, Reine de ceux de demain, Reine de la forêt naissante qu'engraissera la pourriture des vieux troncs éventrés, Reine de la jeunesse, de la vie et de l'avenir! Peuple des misérables, mon coeur faible bat pour ta souffrance avec la force et la majesté d'un océan. Vogue sur l'océan de mon coeur, peuple triste, vogue parmi la tempête vers le continent que rougit la pourpre d'une aube adorable, vogue! Ta douleur est l'insubmersible radeau que nulle vague n'engloutira jamais,—d'entre l'écrasement des avalanches et d'écume elle resurgit, elle vogue vers l'avenir! Vogue, peuple des misérables!

Phébor, mon maître, adieu! Père inconscient du futur, adieu! Présent qui as fécondé le lendemain, adieu!

Que se passe-t-il en moi? Quelle est la voix qui parlait en moi? Où suis-je? J'ai peur! Oh! mes mains tremblent, mes jambes tremblent!... Il me semble qu'un vent froid passe sur moi... Où suis-je? Ah! le vent m'emporte, le vent m'emporte dans les espaces.