Je ne souris qu'un peu, car me voici, à mon tour, à genoux dans les soies, et la contagieuse névrose me gagne: c'est amollissant, bien plus que l'herbe… Oh! voici un pourpre brûlé d'où s'émancipe une tiédeur charnelle, Galathée (Elle croit presque s'appeler Galathée, maintenant), charnelle comme de tes joues en fièvre, et ce velours cerise attire mes lèvres comme tes lèvres…
«—Vous embrassez mes chiffons, maintenant!»
Elle rit, se renverse un peu, les reins sur les talons. Je me penche, elle se redresse. Pour me rendre l'équilibre, ma main s'appuie au hasard: c'est le talon nu de Galathée, nu, sortant de la sandale, et les doigts s'amusent à une telle douceur, sentent la peau rosir vers la cheville et frémir un peu aux articulations… Le talon m'a échappé: elle s'est assise sur un coussin et la robe au rouge étrange, rouge chiffonné de coquelicot, a été ramenée jusque par-dessus les sandales.
Nous recommençons à pétrir les amusantes soies. Les mystiques bleus surgissent, pâlissant les rouges et faussant les verts. Adieu, les herbes, les ombres virescentes promenant sur l'eau des reflets de retroussis! Adieu les pourpres brûlés par le désir! Adieu, charnels pourpres!… Les fenêtres ouvertes sont bleues, nous voici partis vers des ciels pâles… Pourtant, je reprends pied: au contact de ce velours bleu vert j'ai sauté de la nacelle et je te retrouve, Galathée, je baise le bleu vert des veines qui se ramifient à tes poignets… Vert? De quel vert? Non, bleu, décidément, ce poignet, par les bleus qui le ceignent de leurs ombres bleues… O Sang! emporte-moi vers le cœur de Galathée, ô galop chimérique des veines, emporte-moi! Et là, prends-moi, galop chimérique des artères, prends-moi et promène-moi par les allées secrètes et par l'intimité de sa chair… D'abord, je suivrai les contours… Mais le rêve cède aux mains: Galathée s'abandonne aux mains précises: voici les bras formés en leur vraie forme, avec la jointure composite du coude, la saignée où des cordes tendues se rebellent, et, en dessous, la double pointe arrondie, et, vers l'épaule, la courbe adorable et fugitive du muscle de l'étreinte… Les épaules, le cou, la nuque aux petits cheveux ébrélés, les oreilles ourlées, océaniens coquillages, conques mythologiques où bruit un chuchotis d'amour… Le dos, comme une onde, frissonne, et voilà que les flots se divisent en deux vagues gémellées; croupe marine vouée à l'Aphrodite!… Hanches, orgue féminin si compliqué!… Ceinture, je te dessine de mes mains jointes, et de quel doigté délicat je vous modèle, mamelles de Galathée, et toi, ventre, oreiller plus doux que l'oreiller de nuées où Phœbé repose son front lunaire… La nuit est venue, sournoise: Adieu, Galathée.
Chez moi.
Basse, comme pour des enfants, émergeant un peu de l'accumulation des coussins, la petite table de citronnier porte le dragon de bronze, où déjà médite le thé jaune, et les opalines coquilles d'œuf pour le boire; le steinberger en sa flûte bohême; de spéciales pâtisseries aux épices; puis quelques confitures, tamarins, airelles et gingembre de Chine.
A son entrée, ce capricieux préparatif l'inquiète. Cela sent le philtre: de secrets aphrodisiaques sans doute se cachent savamment dosés et dilués dans les pâtes, les fruits et les fluides… Comme elle s'entend vraiment à pénétrer mes intentions, et qu'elle est singulière de ne plus vouloir, alors qu'elle croit que je veux!
Mais je ne m'embarrasse pas d'une telle disposition, et souriant, lui contant d'amusantes galanteries, je la dévêts de la voilette, du chapeau, du manteau, des gants.
Tout d'un coup, elle reprend son manchon, jeté en arrivant sur un fauteuil, et le lance en l'air jusqu'au plafond, le rattrape, recommence, le manque. Je l'atteins, nous jouons à la raquette, elle s'ébouriffe, court à la glace, tapote les ébrélures, s'assied: c'est tout.