II

Pour écrire En Route et la Cathédrale, il faut être catholique, non seulement de naissance et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a donc aujourd'hui même une littérature catholique, une littérature qui n'existerait pas sans écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques, raisonnables, liés à un passé immédiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité à être catholique en un siècle où le furent presque tous les plus excellents poètes et quelques-uns des plus grands écrivains, de Chateaubriand à Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble pas correspondre à l'orientation présente des intelligences, cela est clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou d'une conviction, il est impossible et illégitime d'aller plus loin. L'excommunication n'est pas un geste philosophique.

Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition littéraire.

Le catholicisme est le christianisme paganisé. Religion à la fois mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement, pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de l'humanité, qui sont de vivre à la fois dans le fini et dans l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans l'intelligence.

Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le catholicisme a développé normalement les deux principes qui le constituent et, sans l'intervention de Luther, il est très probable que le principe païen, d'art et de beauté, eût acquis autant de force que le principe évangélique, de renoncement et de mortification. Léon X et Jules II pouvaient vraiment se glorifier du nom de Pontifex maximus; ils étaient vraiment à la fois le successeur de saint Pierre et le successeur du grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les grands affirmateurs de l'Évangile, les durs sectateurs de saint Paul, les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute la chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant lui-même, accepta le sacrifice d'un de ses éléments naturels; il détruisit lui-même l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'Église devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme hiérarchisé, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beauté sensible, mais d'intelligence moins libérale, peut-être, plus recroquevillée encore, soumise à la fois à un passé qu'elle respecte sans l'aimer, et à un présent qui épouvante sa décrépitude.

En France, au XVIIe siècle, la réaction contre le protestantisme se fit dans un paganisme moyen, élégant et superficiel; après la crise janséniste, il y eut une nouvelle réaction de la liberté, mais elle se fit dans la débauche et dans la littérature galante; le moment philosophique fut bref et sans influence populaire; après la période d'abêtissement sentimental provoqué par les ridicules disciples de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme, le moyen âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par ce grand fait littéraire.

Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer légitime le droit unique à la vérité absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas de vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion des temples. En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de leur royaume. Un jeune poète catholique a appelé la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne prit même pas le soin, au Ve siècle, de changer les statues vénérées, et Déméter nourrice devint tout naturellement une Vierge à l'enfant[30]: en quelques autres, même en Gaule, on garda le nom du dieu avec la statue de jadis et le culte, changé dans la croyance des prêtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vénus est toujours aimée sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente toute nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la persévérance du peuple! Ozanam a parfaitement démontré qu'au moment où, par un coup d'État, le christianisme devint la religion officielle de l'Empire, le paganisme était encore plein de force et de vie; de là son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le détruire, l'absorba sans même le transformer. Cependant, dès les premiers siècles, il y eut dans l'Église un parti très opposé à ce qu'on appelait, sans en comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'était le parti évangélique, qui ne devait entièrement triompher, dans l'Europe du Nord, qu'avec la Réforme[32].

Note 30: [(retour) ]

Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.

Note 31: [(retour) ]

Dureau de la Malle, Mémoire sur sainte Venise, lu à l'Académie des Inscriptions.

Note 32: [(retour) ]

Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris, dans certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter qu'au XVIIIe siècle.