Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette théorie n'y est contredite que par l'existence de quelques îlots; mais nul doute que les histoires particulières ne les fassent rentrer dans l'explication générale.

On comprendrait de même la séparation de l'Orient en catholicisme grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'étant tout au fond qu'un protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prêt à enfoncer la porte de l'autorité.

Le catholicisme grec s'est propagé en pays de domination romaine ou byzantine; la religion orthodoxe s'est implantée chez des barbares.

La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanisée; elle ne peut garder son originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. Mais elle ne peut pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque. C'est là un état de fait invincible et ironique contre lequel se buteront éternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs efforts, opposer impérieusement aux fumées de leur morale lourde l'éclat d'un paganisme qui se rit de tout, excepté de la vie.

Si on néglige les formes passagères et locales, on peut dire qu'il n'y a jamais eu qu'une religion, la religion populaire, éternelle et immuable comme le sentiment humain lui-même. Ce qui s'est modifié, c'est l'esprit religieux, c'est-à-dire la manière d'interpréter ou de nier les symboles; mais ceci se passe en des têtes qui vraiment n'ont pas besoin de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matière à croyance et non à controverses. Elle est matière à expériences, mais non à démonstrations historiques ou philosophiques. Des pèlerins boiteux ont-ils, oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à Lourdes? Voilà la question, qui n'en fut pas une pour les témoins oculaires. Toute idée de vérité doit être écartée des études religieuses, et même de vérité relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La vraie religion est une forme de la thérapeutique; mais elle va plus loin et guérit des maux plus obscurs et avec des moyens plus naïfs que la médecine naturelle. Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle des âmes simples; et cela est très beau. Tous les moyens lui sont bons, soit; mais ce qui est utile à un homme sans nuire aux autres hommes n'est jamais mauvais.

Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que l'on fait partie d'une secte, au moins secrète. A une certaine hauteur au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du même ordre le Pater Noster et l'Oraison à Sainte Apolline contre le mal de dents. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand Luther, après avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il n'y a que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils étaient de granit ou de pierre meulière. La rose qui parle est-elle thé ou mousse? C'est à des problèmes de cette importance que se rapportent toutes les batailles religieuses; ou de quels joyaux était l'aigrette de la Huppe?

Le catholicisme populaire a regagné dans le champ bariolé de la superstition tout le terrain qu'il avait cédé au rationalisme sous l'influence triste de la Réforme. Toute une mythologie fleurit sous nos yeux; elle n'a pas reçu de la poésie le prestige des légendes grecques; mais elle n'en est que meilleure pour la science, étant moins déformée. Il serait, je crois, plus sensé de l'étudier que d'en rire. Rit-on de l'absurdité des inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur la genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-être deux trinités nouvelles, enchevêtrées les unes dans les autres, étaient nées sous nos yeux, et cela à l'insu même de ceux qui les ont créées par le zèle inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent de l'origine des divinités. Et cependant le présent explique merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux aujourd'hui ne le fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne fut pas davantage aux siècles antérieurs. On n'a encore jamais enseigné aux hommes à vivre dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les uns s'en vont vers le passé, où il y a du moins des lumières; les autres se tournent, éternels ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme, que la coordination logique de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec gravité le lendemain des jours qu'ils auront oublié de vivre. Comme s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait être perçu en tant que futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors du présent, de la minute même où la sensation nous avertit de notre existence!

On a fait des livres sur la religion et même sur l'irréligion de l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les années où Cicéron prévoyait un avenir de science et de philosophie, de liberté intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les copeaux d'une cabane, un paysan nommé Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des Augures.

Mai 1900

VI