S’étant mise à substituer aveuglément le raisonnement à l’expérience, la médecine moderne décréta contre le vin. Inutilement l’exemple des siècles protestait. De tout temps les races européennes, et surtout depuis l’extension du catholicisme qui en a fait un de ses fondements, ont bu du vin, s’y sont peu à peu habituées, l’ont incorporé à leurs mœurs. Et là où la vigne ne pousse pas, de tout temps aussi les hommes s’étaient créé diverses boissons alcooliques, cidre, bière, d’autres encore, et tout cela était considéré comme un bienfait quotidien. Il semble, si ces boissons furent, à un certain moment, jugées dangereuses par leur abus, qu’on aurait dû tout au moins tenir compte de l’habitude qu’en avaient les hommes. La pratique même de la médecine ne montrait-elle pas qu’il est dangereux de supprimer tout d’un coup une mauvaise habitude, fût-ce l’alcool pur, fût-ce le tabac, et même l’éther ou l’opium ? Les médecins ne comprirent pas ce mécanisme physiologique et persuadèrent à beaucoup de leurs clients de ne boire que de l’eau : les cas d’appendicite se multiplièrent. Ce n’est que tout récemment que l’on découvrit qu’il pouvait y avoir une relation entre ce régime trop bénin et l’extension de ce mal. La médecine commence à céder et n’est pas très éloignée de croire maintenant à l’utilité des boissons alcooliques prises à dose modérée et, par-dessus tout, du vin. Dans quelques siècles, cette campagne contre le vin, partie d’un pays qui est la région par excellence de la vigne, paraîtra inimaginable, mais on en trouvera peut-être la cause dans le phylloxera et les fraudes qui s’ensuivirent. Les ennemis du vin auront confondu avec le jus de la vigne des mixtures horrifiques où il entrait jusqu’à des teintures, jusqu’à de l’acide sulfurique.
LE RHUME
Le rhume est un état où on ne peut ni parler, ni lire, ni écrire, ni penser à autre chose qu’au mal ridicule qui nous étreint. La grande distraction de l’homme enrhumé est d’abord de rechercher dans ses souvenirs, épais comme le brouillard, la cause de son rhume. Il ne la trouve jamais avec certitude. Il semble qu’on n’ait rien à se reprocher et pourtant le mal est venu. Il est là. On le sent grandir avec épouvante. Mais les souvenirs s’épaississent encore, et il ne nous reste de conscience que pour courir après une respiration qui menace de s’échapper tout à fait. Le rhume est un mal ridicule, mais aussi un mal affreux. Il est probable que s’il durait plus de vingt-quatre heures à l’état aigu, il serait classé parmi les tortures. Mais si ce n’était pas une torture, ce serait encore une humiliation, car ses manifestations extérieures rendent l’homme grotesque. Le rhume vous retranche de l’humanité. D’ailleurs, maintenant que l’on voit la contagion partout, on s’écarte volontiers de l’homme enrhumé. Mais si le rhume se transmet par contact, rien n’est plus capricieux. S’il y a un microbe de la chose, ce qui est possible après tout, c’est un microbe fantasque, qui se développe dans les courants d’air, dans les souliers humides et de là saute subrepticement dans les fosses nasales. Je ne pense pas que l’on ait même tenté un commencement d’explication de la relation qui existe entre la plante des pieds et le siège du sens olfactif. C’est un des mystères de la physiologie humaine et l’un des plus désagréables. Mon état ne me permet pas de creuser davantage la question, mais il m’impose de la soumettre aux physiologistes. Il me reste tout juste assez de lucidité pour envoyer chercher chez le pharmacien des drogues inutiles, mais dont l’essai me fera toujours passer le temps.
LE SURSIS
C’est un jeu auquel on se livre beaucoup en ce moment dans la presse et sans doute dans les salons, où l’on ne sait quoi faire. En voici le thème, qui a été fourni par une pièce de théâtre : « Si l’on vous annonçait, mais péremptoirement, que vous n’avez plus que cinq ou six ans à vivre, que feriez-vous, comment prendriez-vous la chose ? » N’insistons pas sur ce que la proposition a d’irréel. Il n’est donné à personne d’en condamner une autre à la mort différée. On ne voit ce mot que sur les prospectus des compagnies d’assurances et encore dans un tout autre sens. Jamais un médecin qui n’est pas fou n’affectera une telle assurance de diagnostic, d’abord parce qu’il ne la possède pas, ensuite parce que, la possédant, il se gardera bien d’en faire usage. Et encore, nul malade ne le croirait, s’il prononçait une telle condamnation. C’est contraire à la psychologie humaine. La vie n’est possible que greffée sur une certaine espérance, si indécise qu’elle soit et si précaire. Le philosophe même, qui ne croit pas à l’avenir et qui se sait parfaitement dans la main du destin, se sentirait mal à l’aise si sa fin, dont il ne doute pas qu’elle viendra à l’improviste, lui était marquée avec tant de certitude. Ceux même qui n’aiment pas les projets et qui sourient à qui leur demande ce qu’ils feront l’an prochain, n’obéissent qu’à un état d’esprit assez vague, à une tendance de caractère. Ce sont des douteux, ce ne sont pas des condamnés. Quant à la fable dramatique, elle n’est pas sensée. Quand la science donne six ans de vie à une jeune tuberculeuse, c’est comme si elle lui donnait l’avenir, car six ans contiennent toutes les possibilités.
SUR LA LOGIQUE
Il y a vraiment peu d’esprits capables de pousser jusqu’au bout la logique de leurs déductions, même dans le domaine scientifique. Ainsi je viens de lire un excellent livre sur les « concepts fondamentaux de la science » du philosophe, italien malgré son nom, Federigo Enriques. Tant qu’il reste dans la science pure, ses principes sont solides, mais il a voulu aborder la psychologie et aussitôt le philosophe a déraillé, s’engageant dans une dissertation qui tend à prouver que « la thèse de la liberté de notre volonté ne contredit pas le déterminisme ». Voilà encore un savant qui a été ébloui par la morale et qui s’est demandé avec anxiété ce qu’elle deviendrait si on soumettait la volonté au déterminisme des motifs. Alors il se trouve entraîné par la puissance du préjugé à confondre la liberté avec l’imprévisible. On ne sait pas, dit-il, en substance, de quel côté la girouette va tourner ; donc elle est libre. Représentons-nous un monsieur jeune, riche, de très bonne santé, devant la carte très variée d’un grand restaurant. Pour lui, pour nous, qui l’observons, il semble libre d’ordonner son menu. Mais dans le fait, cette liberté est strictement commandée par ses goûts, ses curiosités, la capacité de son appétit. Nous sommes dans une situation analogue devant les actes possibles de la vie. Nous croyons les choisir et ils nous sont imposés à notre insu par les actes antérieurs que nous avons accomplis ou dont les conséquences nous ont touché. La seconde avant d’agir, quelquefois nous ne savons pas comment nous allons agir, mais notre inconscient le sait pour nous. La preuve de la non-liberté de la volonté est dans l’existence même des personnalités, des caractères. Si nous étions libres, nous n’aurions ni personnalité, ni caractère, nous tournerions au hasard. Il nous reste cependant une liberté ; nous sommes libres d’inventer des motifs, libres de colorer à notre gré les actes où la nécessité nous incline. Et cela suffit pour nous donner l’illusion de la volonté libre. Mais cela même est une manière de parler qu’il ne faudrait pas analyser de trop près.
CHRISTOPHE COLOMB
On a découvert successivement que l’inventeur de l’Amérique était italien, espagnol. Le voilà maintenant corse, comme Napoléon, et, par la plus étonnante des prestidigitations historiques, français, toujours comme Napoléon. Colomb serait né à Calvi. Or, la ville de Calvi se donna, en 1459, au « Sérénissime Seigneur le Roi de France » : donc, quand il découvrit l’Amérique, il était sujet français. Est-ce la vraie raison ? Admettons que Colomb soit né à Calvi et faisons abstraction de cette donation à la France, qui n’eut pas grande conséquence, il n’en serait pas moins français, puisque la Corse est devenue dans la suite des temps un département français. C’est là le vrai raisonnement, et il me plaît. Grâce à lui, on peut démontrer qu’Homère et Jésus furent des célébrités turques et Bouddha une personnalité anglaise. Au moins c’est amusant. Que ces questions de nationalités sont donc mal comprises ! Cela n’a vraiment de valeur qu’au point de vue de l’impôt et de la judicature. Ce qui importe, c’est la race, qu’un transfert de propriété ne saurait changer. Si l’histoire était une chose sérieuse et scientifiquement comprise, on dirait que Napoléon était corse, et on ne dirait jamais qu’il était français, car la race corse a complètement évolué en dehors de la race française. Il ne serait pas plus légitime de l’appeler italien, car la Corse a de même évolué tout à fait séparément des diverses républiques ou principautés italiennes. Il est certain que cette conception des races, opposée à la conception des nationalités, mettrait beaucoup de trouble dans les esprits et dans les manuels historiques… Mais je m’aperçois que, résumée en trente ou quarante lignes, la question est difficile à faire comprendre. Moins peut-être que « l’origine française » d’un homme né en Corse au XVIe siècle.