Nous sommes habitués maintenant aux feuillages follement agités du cinéma et le feuillage rigide du théâtre nous semble encore moins naturel. Je faisais cette remarque à l’un des décors de Faust, extrêmement agréable, d’une valeur de tableau, mais, comme un tableau, donnant la sensation d’être en dehors du mouvement. Il y a là une contradiction qui nous est plus sensible que jamais entre la nature agitée du premier plan et la nature figée des lointains, pas assez lointains pour qu’il fût admissible d’y voir les choses légères dans une telle immobilité. Mais, il faut en prendre son parti. Tout perfectionnement dans la mise en scène ne fera qu’accentuer son côté artificiel et plus un décor approchera en de certains points de la vérité et de la perspective, plus il s’en éloignera par certains autres. On arrivera sans doute à des concordances précises du cinéma et du phonographe qui donneront des représentations parfaites pour l’ouïe comme pour la vue, mais peut-être que cela ne sera plus de l’art. Les combinaisons mécaniques peuvent devenir d’un réalisme absolu et satisfaire moins le sens esthétique qu’un certain désaccord entre les deux éléments spectaculaire et auditif. D’ailleurs, c’est là un point secondaire. Il était bien plus intéressant pour moi de remarquer combien le côté mélodrame de la vieille tragédie romantique et éternelle empoignait le public, plus sensible, au malheur de Marguerite qu’à la fantasmagorie métaphysique où elle n’est en réalité qu’un accessoire. Il faut convenir qu’il a raison et qu’il n’y a que cela de bon dans le « premier Faust ». L’humain ne se démode pas. Il n’en est pas de même du surhumain.

LE NÔTRE

Un jeune écrivain qui connaît à merveille le dix-septième siècle, M. Émile Magne, contestait l’autre jour l’originalité de Le Nôtre. Des gravures du temps de Louis XIII présentent déjà des jardins fort analogues aux siens. C’est bien possible. Il y eut des tragédies avant Racine et avant Corneille, mais personne, ni même M. Magne, ne conteste sans doute le mérite particulier de ces deux poètes. Ils n’inventèrent peut-être rien, mais ils firent mieux que d’inventer. Le génie invente rarement : il perfectionne. C’est du moins ce que l’on ne peut enlever à Le Nôtre. Encore qu’à ses jardins trop bien dessinés je préfère un bois embroussaillé, je reconnais volontiers que les géométriques conceptions de Le Nôtre se marient admirablement avec les majestueuses architectures. Elles les soutiennent, elles les font valoir, leur servent de transition avec la nature. On sait que M. Corpechot appelle cela les jardins de l’intelligence. Le mot est heureux, mais la question est précisément de savoir si le sentiment n’a pas le droit, lui aussi, de prendre ses ébats dans un jardin et d’y venir rêver. Le jardin n’est-il pas plutôt un lieu où l’on se promène, où l’on se repose, qu’un lieu que l’on vienne admirer et dont on veuille comprendre la belle ordonnance. Mais est-il nécessaire, même pour satisfaire l’esprit au détriment des sens, que les charmilles y soient taillées en toupies ou disposées en labyrinthe ? Ces jeux me gâtent, non pas le parc de Versailles qui est vaste et qui contient aussi de vrais arbres, mais l’idée qu’ils m’imposent de Le Nôtre et de ses contemporains. Cette manière de dominer la nature est bien factice et n’a même pas l’excuse de l’utilité que peuvent présenter les espaliers en arête de poisson ou les cordons de pommiers nains. Peut-être que pour comprendre la nature, il faut d’abord en respecter les formes. Mais on a bien le droit de ne pas reprocher à Le Nôtre son mauvais goût, qui, au fond, ne fut peut-être que de la bonhomie.

FIN

TABLE

LA FIN DE L’ART[5]
UN MONUMENT[7]
LES STATUES[9]
L’OBÉLISQUE[11]
L’ARCHITECTURE[13]
LA PIPE[15]
TRANSMUTATION[17]
CINÉMA[19]
LES MOMIES[21]
LA PEINTURE[23]
VISAGES[25]
SUR UN PORTRAIT[27]
L’EXOTISME[29]
LES DÉBUTS[31]
LE LATIN[33]
LATINERIE[35]
LA LANGUE FRANÇAISE[36]
LES NOMS ÉTRANGERS[38]
BARBARISMES[40]
LES DEUX LANGAGES[42]
LE STYLE PROFESSIONNEL[44]
LA MÉDIOCRITÉ[46]
LECTURES DE VOYAGE[48]
LES LIVRES ANCIENS[50]
UN ROMAN[52]
L’ENCRE[54]
SUR UNE PHRASE[56]
GASSENDI[58]
DIDEROT[60]
LOUIS VEUILLOT[62]
BONS CONSEILS[64]
STENDHAL ET CASANOVA[66]
UN CHRONIQUEUR[68]
LE SURVIVANT[69]
CORRESPONDANCES[71]
UNIVERSITÉS[73]
INDULGENCE[75]
L’ÉPÉE[77]
HISTORIETTES[80]
HISTOIRES DE MÉDECINS[82]
UNE DÉCOUVERTE[84]
TUBERCULOSE[86]
GRÈVE DU PAIN[88]
LE PAIN BLANC[90]
VIVISECTION[92]
LES GUÉRISSEURS[94]
LE RÉGIME[96]
LE VIN[98]
LE RHUME[100]
LE SURSIS[102]
SUR LA LOGIQUE[104]
CHRISTOPHE COLOMB[106]
PROVINCES[108]
LE LIMOUSIN[110]
LA SAVOIE[112]
VOYAGE EN FRANCE[114]
LE TOURISTE[116]
LE FEUILLAGE AU THEATRE[118]
LE NÔTRE[120]

CE CAHIER, LE HUITIÈME DE LA PREMIÈRE SÉRIE, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 15 OCTOBRE 1925, PAR PROTAT FRÈRES, A MACON. OUTRE LES 1.500 EXEMPLAIRES MIS DANS LE COMMERCE, IL A ÉTÉ TIRÉ CXVI EXEMPLAIRES, DONT X SUR VERGÉ D’ARCHES, VI SUR PAPIER DE MADAGASCAR ET C SUR VÉLIN D’ALFA, NUMÉROTÉS DE I A CXVI, ET DITS DE PRESSE.

ONT DÉJÀ PARU DANS CETTE PREMIÈRE SÉRIE : DÉLIBÉRATIONS, PAR GEORGES DUHAMEL. — LA TABLE QUI PARLE, PAR STÉPHANE LAUZANNE. — ÉRASME ET L’ITALIE, PAR PIERRE DE NOLHAC. — LES PLAISIRS D’HIER, PAR JEAN-LOUIS VAUDOYER. — DE L’ESPAGNE, PAR CLAUDE TILLIER. — DE LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME, PAR JACQUES RIVIÈRE. — HISTOIRES MORALES, PAR ÉMILE HENRIOT.

LES CAHIERS DE PARIS
43, rue Madame (6e)
PARIS

Prix de ce cahier : 18 fr.
(à l’abonnement : 10 fr.)