J’emporte toujours au fond de ma malle quantité de livres sérieux, qui ne sont pas sans l’alourdir, et régulièrement je les rapporte sans les avoir ouverts. En revanche, je reviens encombré de brochures à bon marché qui ont tenté ma paresse, au passage dans les gares. Comme toute cette littérature, médiocre et médiocrement gaie d’ailleurs, me semble au retour ridicule ! J’en suis un peu honteux et je me promets toujours, mais en vain, de ne plus m’y laisser prendre. Je le sais, il vaudrait mieux regarder tomber la pluie philosophiquement, mais le démon de l’ennui, de la peur de l’ennui, nous pousse, et l’on devient si lâche dès que l’on sort de ses habitudes ! J’y ai gagné du moins, car il n’est pas une sottise qui ne nous vale quelque compensation, une certaine connaissance d’une littérature dont je n’aurais pas eu l’idée si j’étais toujours resté chez moi. Je ne la désigne pas autrement. C’est d’ailleurs la plus connue, celle où se délectent la plupart de nos contemporains, celle qui passe aussi pour représenter le mieux ce qu’on nomme l’esprit français. Il y a même eu, il y a quelques années, une collection populaire sous ce titre fallacieux. Il faut croire que cet esprit n’a plus guère d’admirateurs puisque l’éditeur de ces opuscules a disparu. Mais d’autres ont été séduits par le prestige du titre et c’est encore ce genre qui alimente les bibliothèques des gares. Ces livres, d’une gaîté si splénétique, répondent sans doute à un besoin du voyageur, de l’homme bien décidé à ne pas faire le moindre effort intellectuel, mais comme ils font regretter ceux que l’on oublie dans leur prison, ceux qu’on n’a pas le courage d’atteindre ! C’est que, précisément, sans effort intellectuel il n’est peut-être pas de plaisir possible.

LES LIVRES ANCIENS

Il y a tant de revues qui s’occupent des livres nouveaux qu’il était temps, semble-t-il, qu’il y en eût au moins une qui s’occupât des livres anciens et des problèmes de toute sorte qu’ils soulèvent. Il est impossible de faire de sérieuses histoires littéraires, si l’on ne connaît pas directement les vieux livres, même sans grande valeur, qui sont comme le fond sur lequel se détachent de belles œuvres de la littérature. Ceux que nous vénérons ne furent d’abord qu’un de ceux-là. Les livres de Corneille, de Molière, de La Fontaine n’étaient pas, à leur naissance, comme le croient les professeurs, marqués d’une auréole. Ils étaient exposés au Palais, pêle-mêle, avec les oubliés, chez Guillaume de Luyne, libraire-juré, dans la salle des Merciers, à la Justice, ou chez Thomas Jolly, dans la petite salle, à la Palme et aux armes de Hollande. Est-ce que les oubliés n’ont pas droit à quelque considération en faveur de leur voisinage ? C’est là que figura sans doute L’histoire d’Isménie et d’Agésilan dont M. Magne nous conte l’histoire dans le premier fascicule de la Revue des livres anciens, comme les dernières éditions de Ronsard avaient, quelque cinquante ans auparavant, coudoyé dans les librairies à la mode les premières « follâtreries » du seigneur de Cholières, dont M. Pierre Louys retrouve le nom véritable et esquisse pour la première fois l’histoire encore incertaine. C’était un avocat au parlement qui se fit chartreux et écrivit en cette qualité nombre d’ouvrages de piété. Voilà une heureuse découverte. Il y a toutes sortes de choses curieuses dans ce premier numéro, jusqu’à la description d’un manuscrit inédit de Restif de la Bretonne, Les Revies, et une profusion de notices sur des raretés bibliographiques. On voit les livres dont il est question, car les titres en sont presque toujours reproduits. Cela fera un recueil bien séduisant et dont l’autorité sera grande. Les livres anciens ont trouvé de vrais amis.

UN ROMAN

Les romans que l’on reçoit au mois d’août, quand on a le malheur de ne pas avoir encore quitté Paris ou que l’on est déjà revenu, sont presque sûrs d’être lus. C’est ce qui est arrivé à celui qui m’est parvenu avant-hier et qui, en une autre saison, m’aurait probablement découragé. Mais la solitude du moment, la fraîcheur excessive de la température l’ont fait bénéficier d’un état d’esprit spécial, de sorte que j’en suis à la page 480, ni plus ni moins, ce qui m’a permis de faire ample et suffisante connaissance avec la plus extraordinaire turpitude que l’on ait encore publiée sous une couverture jaune paille. Après cet exorde et quoique la chose ne soit malheureusement pas sans un certain talent à la Zola, un talent salement naturaliste, je m’abstiendrai d’en dévoiler le titre et le nom de l’auteur. Au surplus est-il suffisamment caractérisé par la date de sa venue au jour, où il est certainement seul de son espèce. C’est l’histoire d’une famille, mais surtout d’un père et d’une fille qui sont sans doute les êtres les plus haïssables que l’on peut avoir connus dans un livre. Le père pousse sa fille à se faire épouser par un jeune homme riche, puis voyant qu’il ne survient pas d’héritier, imagine de le procréer lui-même, et, à la grande joie du jeune monstre, devient son amant et la rend mère. Le couple incestueux est parfaitement heureux, se roule avec délices dans sa bauge, quand le mari les surprend. On lui fait son affaire, un peu, il faut le dire, par hasard, dans un mouvement de colère, puis on se débarrasse du cadavre qu’on va pendre à un arbre, dans la campagne, avec une sérénité tempérée par la frousse. Ils sont inquiétés, mais à peine, et l’ordure triomphe. L’auteur n’a trouvé que défunt son chien à qui dédier cette bonne histoire. Je sais, il s’en déroule parfois de telles à la cour d’assises et il faut peut-être, après tout, admirer le courage de qui a fréquenté, sans haut-le-cœur, de tels individus.

L’ENCRE

Un correspondant de l’Intermédiaire demande la fondation d’une ligue nouvelle, la Ligue de la bonne Encre, une ligue terriblement réactionnaire qui voudrait faire revivre la coutume des encres faites à mesure d’après des formules surannées, mais efficaces. « L’encre, dit le promoteur de cette ligue, se faisait, il y a encore un demi-siècle, avec de la noix de galle, suivant une tradition de l’antiquité classique conservée et transmise par les monastères. » Hélas ! on a trouvé plus simple, plus propre aussi de l’acheter par petites bouteilles chez le marchand qui nous en fournit de toutes les couleurs, et fort bonnes, du moins pour ce que nous voulons en faire. Nous ne lui demandons plus, en effet, d’être indélébile et de traverser les siècles. Comme nous n’écrivons plus sur un parchemin, mais bien sur du fugitif papier, de L’encre à la noirceur temporaire nous suffit très bien. Il paraît que l’encre à stylographe est encore moins solide que l’encre des écoliers. C’est encore bien suffisant et cela répond à merveille aux préoccupations de notre temps, qui sont plutôt de faire vite les choses que de les faire très bien et en vue de la postérité la plus reculée. Je ne m’arrange pas volontiers du stylographe et je le regrette modérément, car je crois que cette invention est tout à fait transitoire. Je rêve à un certain crayon-encre dont il y a des essais qui deviendront peut-être satisfaisants. Non, vraiment, je ne suis pas de ceux qui regrettent la plume d’oie, la plume que, je ne sais pourquoi, on cueillait sur l’oie vivante, et que l’on taillait soi-même. C’était une manière, paraît-il, de réfléchir à ce qu’on allait écrire. L’invention de la plume métallique a porté un coup à la littérature sérieuse. Je recommande cette question à la Ligue de la bonne Encre : elles se tiennent.

SUR UNE PHRASE

Sur mille personnes qui répètent si volontiers la moitié, je ne dirais pas de la pensée, car ce n’est même pas une pensée, la moitié de la phrase de Pascal : « Les fleuves sont des chemins qui marchent… », il n’en est peut-être pas une qui soit capable de la compléter : « … et qui mènent où on veut aller. » S’ils la connaissaient toute, peut-être ne la répèteraient-ils plus, car ils en verraient trop clairement l’absurdité. Cette fameuse phrase doit-elle être classée parmi les sottises échappées aux grands hommes, ou n’est-elle qu’une erreur de copiste, ou encore une chose incomplète jetée au hasard, je n’en sais rien, mais il est certain qu’elle n’a qu’une apparence de bon sens. La première partie est fort supportable parce qu’elle énonce un fait et qu’aux immobiles routes elle oppose les mobiles fleuves. Mais la seconde partie en détruit tout l’effet. Je ne pense pas qu’il soit besoin d’expliquer que cette route qui marche ne marche que dans un sens et mène non où l’on veut aller, mais bon gré mal gré où elle va nécessairement elle-même ; ce sera une fois sur deux là précisément où nous ne voulons pas aller. Elle est donc, en tant que route, bien inférieure aux plus simples chemins, qui du moins n’ont pas de parti pris et nous mènent vraiment, avec le seul effort du mouvement, là où nous le désirons. Pourquoi donc cette phrase est-elle devenue célèbre ? Probablement à cause de l’antithèse qu’elle contient, bien que comme toutes les antithèses, fort incomplète et très peu juste, même quand elle l’est le plus. Elle abrège le raisonnement pour ceux qui se contentent de peu, qu’une vague apparence satisfait. Pascal n’était pas un bon observateur, mais la généralité des hommes, étant encore moins observateurs que lui, l’ont suivi avec confiance. Un Pascal peut-il dire une sottise ou une demi-sottise, peut-il avoir une distraction ?

GASSENDI