AU SOLEIL
Vous avez décidé de partir pour les pays du soleil et voici enfin les premiers froids. Comme cela se trouve! Les dieux certainement vous protègent. Ils ne veulent pas que vous regrettiez les arbres au milieu des palmiers; car les palmiers ne sont des arbres qu'en botanique. Mais il faut s'y résigner; quand on veut du soleil aux mois de janvier et de février, il faut subir le palmier. D'ici quelques jours, si le froid s'acclimate, si la brume s'épaissit, si la neige tombe, si la glace couvre les ruisseaux, je vais songer, moi aussi, au soleil, mais, plus patient, j'attendrai qu'il vienne à nous parmi les branchages de nos vrais arbres. Je me dirai bien: «Ils sont heureux là-bas, ils se promènent au soleil, le long de la mer bleue.» Mais je me dirai aussi: «Mon âme n'est point faite pour les palmiers, ni pour les orangers non plus, ni pour les oliviers.» Et j'aimerai presque la neige, qui serait si jolie, si on ne marchait pas dedans. Et puis, je crois qu'il faut subir les saisons, comme l'ont fait avant nous tant de générations. Le printemps ne sait quoi nous dire au mois d'avril, si nous l'avons déjà rencontré trois mois plus tôt, ou bien les paroles qu'il nous dit ne peuvent plus nous toucher.
Au lieu d'envier ceux qui passent leur vie dans une douceur perpétuelle, je suis tenté de les plaindre, car la douceur se change vite en fadeur. Les existences les plus belles sont peut-être celles qui ont subi tous les extrêmes, qui ont traversé toutes les températures, rencontré toutes les sensations excessives et tous les sentiments contradictoires. Toujours du soleil sur la tête, toujours des palmiers dans le cœur! Non. Sentez-vous le froid dont les vagues invisibles roulent dans le ciel? Parmi le décor où vous allez surgir un matin, vous le regretterez, ce vieux ciel sombre. Mais vous n'allez peut-être là-bas que pour en avoir la nostalgie, car vous n'avez pas, vous ne pouvez pas avoir de palmiers dans le cœur!
HISTOIRES DE FANTOMES
C'est périodique. Dès que l'on croit que le public a oublié la dernière mésaventure d'un montreur de fantômes, on recommence à lancer quelque nouvelle histoire de ce genre, à parler matérialisations, monde astral, mélange de fluides, désincarnation, ectoplasmes et psychodynamisme. Ces derniers mots avaient été inventés par M. Richet, physiologiste distingué, qui sombra un moment dans l'astralisme fantômal, et on continue à invoquer son autorité, encore qu'il l'ait loyalement désavouée. Il avait voulu voir, il avait même fait exprès le voyage d'Algérie, et naturellement il avait vu. Ayant vu, il avait cru et cela lui avait paru très simple. Quelle leçon! Ce professeur de physiologie, ce théoricien de l'anaphilaxie, assista sans étonnement à une matérialisation. De rien, il vit se former un être nouveau, qui remuait, qui respirait! Bien vite, il fabriqua un mot qui expliquait la chose, c'est-à-dire un mot grec, car seul le grec, entre toutes les langues, porte en lui-même sa lumière. Ayant donc vu un ectoplasme, c'est-à-dire une extériorisation corporelle, il se réjouissait dans son cœur d'avoir été choisi par les dieux pour assister à cette merveille, lorsqu'il apprit par les gazettes que le médium ectoplasmique venait d'être pincé, au cours d'une séance, par des spectateurs irrespectueux, au moment qu'il fabriquait une apparition au moyen de divers accessoires, dont le principal était un fantôme en baudruche qui se gonflait par dessus l'épaule avant de voltiger parmi les assistants ébaubis. De tout cela, il n'est resté que la théorie de l'ectoplasme que l'on nous sert encore, mais qui ne prend plus, si malins que soient les médiums. Le mot ne contient plus que de la crédulité par un bout et par l'autre, de l'escroquerie. Qu'on nous rende le bon Robert-Houdin!