« D. — Est-on toujours coupable de vol quand on prend le bien d’autrui ?
« R. — Non ; il peut arriver que celui dont on prend le bien n’ait pas le droit de s’y opposer ; ce qui a lieu, par exemple, lorsque celui qui prend le bien d’autrui est dans une nécessité extrême, et qu’il se borne à prendre ce dont il a besoin pour en sortir. »
A la réimpression du volume, l’évêque de Verdun eut la lâcheté de faire sauter ce paragraphe ; pour bénéficier à son tour des faveurs de l’État, son successeur va le rétablir.
Se souvient-on de ces femmes, l’une condamnée, l’autre préventivement soumise à des semaines de prison, pour un vol de pois écossés, pour un vol de pain ? Elles eussent reçu des compliments peut-être, si la doctrine des Jésuites avait été formulée quelques mois plus tôt en projet de loi. Les théologiens, et d’abord ceux de la Compagnie de Jésus, ont devancé de deux ou trois siècles les plus audacieux défenseurs de la plèbe. C’est pourquoi les anciennes monarchies, en leurs crises de despotisme, les taxaient d’anarchie et les proscrivaient.
Peut-être les monarchies avaient-elles raison. Il faut vivre, et la vie ne peut se maintenir que par l’injustice. Quand les maîtres sont au pouvoir, les coups retombent sur les esclaves ; si l’État est gouverné par la coalition des esclaves, c’est contre les maîtres que l’injustice est déchaînée. La lutte est de droit : et toute lutte suppose des alternatives de vainqueurs et de vaincus. Toute doctrine, soit d’autorité, soit d’anarchie, se trouve quelque jour la doctrine du règne. L’heure est aux Jésuites, à leur morale facile, et on les chasse ! Personne ne veut plus marcher que sur le chemin de velours, et on tourmente ceux qui l’ont établi ! Rien n’est blessant comme une faute de logique.
Ce qui est énorme, par-dessus tout, c’est qu’on ait réussi à faire accepter comme un bienfait au peuple des misérables la substitution de la dureté aveugle du Code à l’indulgente doctrine de l’excuse. Le Code ne demande pas : avez-vous faim ? avez-vous des enfants à nourrir ? avez-vous volé un pauvre ou un riche, un artisan ou un avare ? Le Code ne demande rien. Il condamne. Du fagot que la vieille a récolté pour faire bouillir sa dernière soupe, il lui rompt les reins avec sérénité.
Le Code a raison. Il est fait précisément pour protéger la civilisation contre la barbarie, ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Il est le piège à loups où l’on trouve parfois une bête innocente ; mais qu’importe, si la veille il a pris un loup et si le lendemain il prend encore un loup. Scientifiquement, il faudrait un Code pour chaque individu ; mais cela compliquerait un peu les sociétés. Paul Bert voulait que l’on appelât les lois : commandements de l’État en pendant aux commandements de l’Église. Les faux savants sont toujours tarés de mysticisme. Celui-là croyait que le code, œuvre de la raison, peut s’opposer au catéchisme, œuvre de la foi. Ses successeurs se voient forcés d’emprunter à l’œuvre de foi un article qu’ils repoussaient il y a vingt ans au nom de la raison. Ces deux domaines ne sont pas bien déterminés. L’incroyant n’est pas toujours celui qui fait profession de ne pas croire. Quand donc saura-t-on que l’irréligion est une religion ?
X
Pretium stupri. — Le soin des casuistes s’étend à toutes les circonstances de la vie sociale. Ils traitent des plus minimes questions, de celles que dédaignent les moralistes abstraits, de celles qui suggèrent aujourd’hui tant de chroniques et de petites pièces de théâtre. La pièce à thèse n’est qu’un cas de conscience dialogué ; ce genre, qui est une négation impuissante de l’art, a son origine directe dans ces thèses de morale et de théologie dont on allait jadis écouter en apparat la discussion solennelle. J’en ai une petite collection, françaises du XVIIe siècle, allemandes du XVIIIe où les matières les plus imprévues sont brassées par des érudits naïfs armés de grec et d’hébreu. Comme il est naturel, beaucoup de ces petits in-quartos disputent des rapports sexuels, de la pudeur, de la fornication, de la nudité. Les unes sont catholiques ; les autres, luthériennes ; mais d’un esprit au fond peu différent. Le protestantisme a eu ses casuistes, que nous ignorons ; ils ne sont pas moins singuliers que les nôtres et presque aussi impudents. Voici une Commentatio de nuditate capitis, pectoris, ventris, pudendorum et pedum, une Disquisitio theologica de tactibus impudicis. Ces livrets en mauvais latin d’école se débitaient aux curieux plutôt qu’aux savants : Beverland s’était fait en ce genre une réputation équivoque et l’on ne savait plus s’il rédigeait en théologien ou en libertin ses extraordinaires Lucubrationes.
Il y a donc toute une littérature qui gravite autour du casuisme ; elle est presque toujours inférieure à celle même des casuistes, parce qu’elle substitue au sens pratique de la vie une vaine science littérale. Le casuiste, surtout s’il est de la Compagnie, ne s’occupe que du présent ; sa tâche est de concilier la loi et les mœurs, d’adoucir ce qu’il y a de trop pénible en certains devoirs de nature ou de profession. Il a trouvé des excuses aux voleurs, il n’en manquera pas pour les prostituées. Elles exercent un métier déshonnête ; sans doute, et qui le nie ? Mais c’est leur métier, et le propre d’un métier, est qu’il doit nourrir. Tamburini (le nom convient à cette exégèse bouffonne) reconnaît donc la légitimité du « prix du stupre ». On accorde ici à ce mot un sens étendu, stuprum ayant en latin de casuiste le sens de fornication, de gré ou de force, avec une vierge. Il s’agit des complaisances d’une femme qui vit d’être aimable. Elle a le droit d’en exiger le prix, si tel est le contrat verbal ou tacite passé entre les parties. Juge de paix, Tamburini taxerait les nuits et les moments ; Jésuite bénin, qu’il serait aimé des tristes voyageuses qui de Cythère reviennent les mains vides ! On devrait imprimer son portrait avec sa consultation autour, colorié dans le goût d’Épinal. Des piétés canoniseraient cet honnête homme. Car Tamburini ne fait rire que par excès d’honnêteté et de logique. A toute peine son salaire, dit-il avec simplicité ; et il ajoute : au péché de cette fille qui se prostitue et au tien, mâle misérable qui profites de sa pauvreté, pourquoi veux-tu encore ajouter la filouterie ? Paie, puisque tu as promis de payer ; et, restant pécheur, sois du moins pécheur honorable.