II

Comment la gloire, d’abord réservée aux rois et aux guerriers chantés par les poètes, a-t-elle fini par être attribuée aux poètes plus encore qu’aux héros de leurs poèmes, c’est un fait de civilisation dont l’origine exacte n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Il serait plus curieux d’apprendre par suite de quelle modification dans les mœurs ou de quel agrandissement de l’égoïsme et de la vanité, à l’idée de pérennité du nom et de l’œuvre vint s’adjoindre l’idée compliquée de justice. Un dramaturge athénien, si son œuvre était bafouée par le peuple, à quelle époque de la civilisation grecque eut-il l’audace d’en appeler à la postérité ? Connaît-on de très anciens textes où se lisent de pareilles récriminations ? La sensibilité s’est tellement accrue qu’il n’est plus à cette heure de poétereau dédaigné qui ne songe à la justice des générations futures ; l’exegi monumentum d’Horace et de Malherbe s’est démocratisé, mais comment croire que la vanité des auteurs ait eu un commencement ? Il faut l’admettre cependant, pour se tenir dans la logique des développements successifs du caractère humain. La gloire littéraire ne fut d’abord que le sentiment de la durée future de la réputation présente ; sentiment légitime et qui concorde assez bien avec les faits, car les déchéances absolues sont presque aussi rares que les réhabilitations solides. A ce moment, c’est une probabilité scientifique. Eschyle croit que la relation qui existe de son vivant entre les Suppliantes et l’opinion publique se maintiendra équivalente au cours des âges. Eschyle a raison ; mais non, s’il fait le même rêve pour les Danaïdes et les Égyptiens. Cependant Pratinas se voit dans l’avenir l’un des rivaux d’Eschyle, et Pratinas n’est plus qu’un mot, à peine un nom. L’idée de gloire, même en sa forme la plus ancienne et la plus légitime, contiendrait donc l’idée de justice au moins par prétérition, puisque sa non-réalisation nous suggère l’idée d’injustice. Mais il ne faut pas faire raisonner d’après notre sensibilité des hommes d’une civilisation aussi ancienne. Pratinas se fût peut-être soumis au destin : il eût peut-être qualifié de fait pur et simple ce que nous nous plaisons à nommer injustice. L’idée de justice étant soumise aux variations de la sensibilité, est des plus instables. La plupart des faits que nous rangeons aujourd’hui dans la catégorie de l’injustice, les Grecs la laissaient dans la catégorie du destin ; à d’autres, que nous jetons dans la fosse sous le nom de malheurs ou de fatalité, ils s’ingéniaient à y trouver des remèdes. En principe, quand un peuple rétrécit la catégorie destinée au profit de la catégorie injustice, c’est qu’il commence à s’avouer sa propre décadence : l’extrême état de sensibilité à l’injustice se traduit par le bâillon du Zaina, qui ne respire qu’à travers un voile pour ne détruire aucune vie[25]. État de dégradation intellectuelle vers lequel marche aussi l’humanité européenne, où les végétariens mystiques furent les précurseurs des socialistes sentimentaux. N’avons-nous pas déjà les « frères inférieurs » et n’entendons-nous pas louer les machines qui épargnent aux animaux d’exercer leurs muscles ? Pleurer sur l’esclave, qui tourne la roue, ou sur le poète qui chante dans le désert, signe de dépravation : car l’esclave qui tourne la roue, c’est qu’il aime la vie plus qu’il ne souffre de son labeur, et le poète qui roucoule dans un trou comme le crapaud, c’est que sa chanson est un agréable exercice physiologique.

[25] Barth, Religions de l’Inde, dans l’Encyclopédie des Sciences religieuses.

Les lois physiques, que des savants promulguèrent ou constatèrent, sont des aveux d’ignorance. Quand on ne peut expliquer un mécanisme, on affirme que ses mouvements s’opèrent en vertu d’une loi. Les corps tombent en vertu de la loi de la pesanteur ; cela équivaut, dans le sérieux, à la bouffonne virtus dormitiva. Les catégories sont des aveux d’impuissance. Jeter un fait dans l’abîme destin ou dans le tiroir injustice, c’est renoncer à l’exercice des plus naturelles facultés analytiques. Les Lusiades furent sauvées parce que Camoëns savait très bien nager, et le premier traité de Newton sur la lumière et les couleurs fut perdu parce que son petit chien, Diamant, renversa un flambeau. Présentés ainsi, ces deux événements ne rentrent plus ni dans la catégorie Providence ni dans la catégorie Fatalité ; ce sont des faits inqualifiables, des faits comme il s’en est produit des milliers, sans que les hommes y aient trouvé prétexte à l’enthousiasme ou à la colère. Qu’Eschyle ait survécu et que Pratinas soit mort, ce sont des aventures comme il en arrive à la guerre ; il y en a de plus scandaleuses, mais ni les unes ni les autres ne se doivent juger d’après la notion puérile d’une justice distributive. Si la justice est blessée parce que Florus surnage dans le naufrage où périrent Varius et Calvus, c’est la justice qui a tort ; ce n’était point là sa place.

Cependant, comme elle s’est agrégée à l’idée de paradis, l’idée de justice est devenue la parasite de l’idée de gloire. A l’immortalité que Tahiti jouait à pile ou face, on substitua jadis, croyant bien faire, l’immortalité providentielle ; mais pour ce qui est de la gloire, du moins, nous savons que la Providence, si elle ne tire pas au sort le nom des élus, se détermine par des motifs peut-être inavouables. Pour injuste que soit l’homme, par nature et par goût, il est moins injuste que le Dieu qu’il a créé : ainsi des hommes chastes procréent d’obscènes littératures, comme le faisait remarquer Ausone, avec à propos ; ainsi l’œuvre du véritable génie est toujours inférieure au cerveau qui l’enfanta. La civilisation a mis dans la gloire un peu de méthode, provisoirement.

Même dans l’ordre spirituel, les hommes ont presque toujours été en désaccord avec les décisions de leurs dieux. La plupart des saints d’autrefois furent créés par le peuple malgré les prêtres ; au cours des siècles, le catalogue des saints et le catalogue des grands hommes se sont différenciés, au point de ne plus bientôt porter un seul nom commun. Presque tous les hommes vénérables de ce siècle, presque tous ceux dont l’argile contenait des veines ou des traces d’or sont des réprouvés. Nous vivons aux temps de Prométhée. Quand la Providence gouverna seule la terre, pendant l’interrègne de l’humanité, elle fit de telles hécatombes que l’intelligence manqua de périr. En l’an 950, le fils d’un serf d’Aurillac, le jeune Gerbert, concentre en lui presque toute la tradition européenne ; il est à lui seul la civilisation. Quel moment dans l’histoire ! Les hommes, par un instinct admirable, en firent leur maître : il fut le pape Silvestre II. Mort, on commença de bâtir, sur cette colonne qui avait soutenu le monde, la légende qui devait aboutir au Faust de Gœthe. Telle est la gloire, que Gerbert est inconnu. Mais il n’est pas inconnu comme Pythagore ; on a pu écrire sa vie, on a conservé ses écrits. Si Gerbert n’est pas un de nos grands hommes aujourd’hui, il le sera peut-être demain ; il a gardé intactes toutes ses possibilités de résurrection. C’est que, pour laisser de côté l’idée paradoxale de Providence, depuis Gerbert, nous n’avons presque pas changé de civilisation.

Lorsque les Chrétiens arrivèrent au pouvoir, ils ne conservèrent, outre ce que le hasard épargna, que les livres nécessaires à l’enseignement scolaire. Il est resté de l’Antiquité ce qui serait resté du XVIIe siècle, si les professeurs de la vieille Université, joints aux Jésuites et aux Minimes, avaient eu un droit de vie et de mort sur le livre. Ajoutant La Fontaine au catalogue de Boileau, ils brûlaient le reste. Les Chrétiens brûlèrent beaucoup, malgré leurs protestations d’amour : et ce qu’ils ne brûlèrent pas, ils l’amendèrent. C’est à eux que l’on doit l’image, presque burlesque, d’un Virgile chaste. L’inachèvement authentique de l’Énéide fut un bon prétexte aux coupures et aux grattages ; les libraires, chargés de la besogne, y furent d’ailleurs inintelligents et paresseux. Mais la grande cause de la disparition de presque toute la littérature païenne fut plus générale. Un jour vint où on la jugea sans intérêt : dès les premiers siècles, son cercle avait commencé de se rétrécir. Une sainte Cécile pouvait-elle se plaire à Gallus ? Cette délicieuse et héroïque romaine (qu’on retrouva au siècle dernier couchée en poussière dans sa robe sanglante) ayant changé de religion changea de cœur. Les femmes cessèrent de lire Gallus, et Gallus a péri presque tout.

Dans le livre intéressant qu’il rédigea sur ce sujet[26], M. Stapfer n’a pas tenu compte des changements de civilisation. Pour expliquer la perte de tant de livres anciens, il n’a songé qu’au hasard. Le hasard est un masque ; et c’est précisément le devoir de l’historien de le soulever ou de le déchirer. Du VIe siècle à nos jours, il y eut encore une modification partielle dans la civilisation, au XVe siècle. Vers ce temps, l’ancienne littérature commença de ne plus émouvoir beaucoup le public : les romans, les miracles, les contes parurent tout à coup vieillis ; on cessa de les copier, de les réciter ; on les imprima peu, un seul manuscrit a conservé Aucassin et Nicolette, qui est quelque chose comme le Daphnis et Chloé du Moyen Age. Des accidents épouvantent le poète et même le critique, plus froid, dont la rigueur est logique, du moment que l’on veut bien séparer de l’idée sentimentale de justice l’idée, purement historique, de survivance littéraire. Jusqu’ici, et je reprends l’allusion au rôle conservateur de la civilisation moderne, l’imprimerie a protégé les écrivains contre la destruction, mais le rôle sérieux de l’imprimerie ne porte encore que sur quatre siècles. Cette invention lointaine apparaîtra un jour telle que contemporaine à la fois de Rabelais et de Victor Hugo. Quand il se sera écoulé entre nous et un moment donné du futur un temps égal à celui qui nous sépare de la naissance d’Eschyle, dans deux mille trois cent soixante-quinze ans, quelle influence l’imprimerie aura-t-elle eue sur la conservation des livres ? Peut-être aucune. Tout ce qui n’aura pas valu la peine d’être réimprimé, c’est-à-dire tout, moins quelques épaves heureuses, aura disparu, et d’autant plus vite que la substance matérielle des œuvres est devenue plus précaire. La découverte même d’un papier inaltérable ne serait pas une cause absolue de survie, à cause de la tentation d’employer à mille autres usages ce papier trop solide. Ainsi la valeur du parchemin a souvent déterminé le sacrifice d’un manuscrit ; ainsi les objets d’art en or vont nécessairement à la fonte quand la mode a changé. La matière qui conserverait le mieux les livres devrait être inaltérable, mais fragile, un peu cassante, pour n’être bonne à rien sortie de sa reliure : une telle découverte ne serait-elle pas un fléau ?

[26] Des Réputations littéraires. Essai de morale et d’histoire. Première série. Paris, Hachette, 1893.

Pour l’œuvre des quatre derniers siècles et pour ce qui, vers 1450, restait indemne de l’œuvre antérieure, et pour ce qui s’est retrouvé depuis en des poussières, l’imprimerie a été, jusqu’ici, un mémorable bienfait. Nous ne sommes pas obligés d’accepter les opinions de jadis ; les livres sont là et, rares ou communs, nous les pouvons découvrir et lire. De la gloire et de l’opprobre que Boileau distribua à ses contemporains nous sommes les juges surpris et cléments. Martial a déshonoré des poètes qui furent peut-être un Saint-Amant ou un Scudéry ; mais nous avons sous les yeux les pièces du dossier des Satires, et nul professeur ami des bonnes mœurs et des éternels principes ne peut plus nous imposer ses médiocres haines. Un homme d’esprit a remarqué que Boileau traite les écrivains qui lui déplaisent à peu près comme nous les assassins avérés ou les suborneurs de petites filles ; mais grâce à la durée imprévue des livres, ces vieilles injures ne sont rien de plus pour les juges que la vitupération d’un avocat. J’ai Sanlecque à portée de la main, et même Cottin et même Coras ; s’ils sont médiocres, je ne le dirai que d’après ma libre impression personnelle.