CAMILLE MAUCLAIR

D'une précocité intellectuelle comparable, pour la date, à celle de Maurice Barrès, homme des lentes avenues, ou à celle de Charles Morice, homme des méandres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des déductions et des prolongements. Tempérament fin et à longues fibres, souple à la façon des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les vents du large et accepte leur direction avec une fière simplicité. Selon une autre image, on le verrait, berger des idées, surveiller la croissance et la toison des brebis, les mener paître aux pâturages gras, les rassembler par des cris vers la douce étable; il les aime; c'est sa vocation.

On l'a représenté tel qu'un disciple de M. Barrès; il le fut aussi de M. Mallarmé, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs philosophies, de toutes les manières nouvelles de vivre et de penser. Nul plus que lui n'a passionnément cherché la fleur qui ne se cueille pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum dans les yeux: s'il chante le rêve ou s'il conseille l'énergie, c'est que, au cours de sa promenade fiévreuse, il a rencontré les iris bleus de l'étang vert ou deux taureaux aux cornes entrelacées. Tout entier à sa dernière rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses dilections anciennes, au risque de dérouter ceux qui, sans avoir oublié celle de la veille, écoutent la confidence de l'heure présente. En cela un peu féminin, il se donne sincèrement à des passions successives dont le sourire lui dérobe le reste du monde et il se couche aux pieds de l'idole qu'il renversera demain.

Je crois bien que cette variété de gestes dans une même attitude est caractéristique de tous ceux qui ont le bonheur d'être inquiets, c'est-à-dire d'avoir des sens tellement délicats que le moindre bruit les émeut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa beauté; l'inquiétude n'est pas laide. Elle est le signe d'une intelligence particulière, celle de l'abeille quêteuse, en opposition à celle de l'abeille maçonne.

M. Mauclair est supérieurement intelligent. Il n'y a pas d'idées qu'il ne puisse comprendre et s'assimiler aussitôt; il les revêt immédiatement avec une élégance suprême; elles semblent toutes mesurées à sa taille: il y a là un sortilège singulier; on dirait qu'il possède, comme la marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets immédiatement utilisables; il a touché à tout et tiré parti de tout ce qu'il a touché.

Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste et que la définition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les idées lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que les sens n'aient qu'un rôle mineur dans leur élaboration. Il les reçoit à l'état de boutures plus souvent qu'à l'état de graines: mais comme le terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles fructinent. Il fait en ses mois d'août d'abondantes cueillaisons.

Je suppose que, moins influencé par la vie que par la pensée, il réfléchit plus volontiers sur une phrase que sur un fait, sur un aphorisme que sur une sensation. Il aime les syntaxes affirmatives; les complexités lui plaisent non pour en débrouiller l'écheveau, mais pour en certifier l'essence. Les choses disent des paroles contradictoires; il n'en retient qu'une et il la commente; il est simplificateur, parce que les modes de son intelligence sont successifs. Cela lui permet de tenter des analyses dont le titre seul est un prodige, et d'écrire, par exemple, une «Psychologie du Mystère» très raisonnable, puisque tout y est ramené à l'unité du moi. Le besoin de comprendre explique de tels jeux, mais résoudre une question n'est pas la même chose que de traiter une question. Quant M. Maeterlinck a écrit sur la «Parole intérieure», il n'a fait qu'enrichir de quelques étoiles la nuit profonde où se meuvent nos âmes; quand M. Mauclair a écrit sur le «Mystère», il a détruit par son affirmation le mystère lui-même. On voit la différence des deux esprits: l'un médite et l'autre conclut; M. Maeterlinck creuse davantage le puits, M. Mauclair le comble. Lequel de ces travaux nous sera-t-il le plus profitable? L'un ou l'autre, selon que nous aurons besoin de boire, ou selon que nous serons désaltérés.

Il faut beaucoup de subtilité et de magnifiques ressources logiques pour vaincre l'entêtement des mots, pour les agenouiller dans une posture humble, quand ils sont orgueilleux, gracieuse, quand ils sont laids. D'une telle lutte M. Mauclair sort toujours vainqueur, et on le vit forcer le symbolisme à ne plus être qu'un système d'allusions, un pont de lianes jeté au-dessus de rien pour relier l'abstrait au concret. Ce pont de lianes, c'est une des méthodes préférées de M. Mauclair dans sa dialectique; il cherche toujours et réussit toujours à relier ensemble un mot connu et une signification inusitée; mais le pont ne chevauche pas le néant; il passe hardi et svelte au-dessus du fleuve des idées qui bouillonnent au fond du précipice. Penché sur le parapet, M. Mauclair regarde et songe.

Il songe que de la luxure qui est un péché, parce qu'elle est une diminution, on peut faire une vertu, peut-être une religion (ce qui serait moins neuf), ou, selon une courbure un peu forte des significations, un art: «Elle est l'ancienne joie de l'humanité et elle participe de l'art et de notre désir de ce qui est caché.» Ici, la jonction a lieu entre deux idées, l'idée de jouissance physique, presque impersonnelle à force d'être animale, d'être la nécessité qui recrée incessamment les races, et l'idée de jouissance intellectuelle, si noble qu'elle constitue à elle seule comme le signe d'une caste. M. Mauclair réussit parfaitement à réunir, pour le temps que durent ses pages d'écriture, ces deux antinomies, la femme debout dans ses voiles à la proue d'un vaisseau et la femme couchée nue dansai une alcôve; son analyse, qui procède par juxtaposition de termes, trouble les logiques coutumières; on éprouve la fugitive sensation de coucher avec les madones de Raphaël ou avec les nymphes de Jean Goujon: sensation rare, mais peu désirable et peut-être glaciale. La dialectique du rêveur a joué victorieusement, quoique sans résultat définitif, sur ce que le mot luxure comporte de petites idées adventices toutes prêtes, semble-t-il, à s'emmêler aux cheveux de l'Antiope, mais le luxurieux, qui regarde froidement cette; nudité peinte, n'est pas sûr «que la sensualité ait été mêlée à l'esthétique depuis les origines». Les hommes, ceux du commun, ont-ils vraiment tort de se révolter contre la confusion des mots et de ne pas vouloir comprendre que «la luxure est si princièrement riche en songes qu'elle atteint à la pureté»? Ils ont tort, mais seulement quand c'est M. Mauclair qui parle, car il faut se laisser convaincre par l'éloquence.