Les sites «poétiques» me laissent presque toujours assez froid,—attendu que, pour tout homme sérieux, le milieu le plus suggestif d'idées réellement «poétiques» n'est autre que quatre murs, une table et de la paix. Ceux-là qui ne portent pas en eux l'âme de tout ce que le monde peut leur montrer, auront beau le regarder: ils ne le reconnaîtront pas, toute chose n'étant belle que selon la pensée de celui qui la regarde et la réfléchit en lui-même. En «poésie» comme en religion, il faut la foi, et la foi n'a pas besoin de voir avec les yeux du corps pour contempler ce qu'elle reconnaît bien mieux en elle-même....»
De telles idées furent maintes fois, sous de multiples formes toujours nouvelles, toujours rares, exprimées par Villiers de l'Isle-Adam dans son oeuvre. Sans aller jusqu'aux négations pures de Berkeley, qui ne sont pourtant que l'extrême logique de l'idéalisme subjectif, il recevait, dans sa conception de la vie, sur le même plan, l'Intérieur et l'Extérieur, l'Esprit et la Matière, avec une très visible tendance à donner au premier terme la domination sur le second. Jamais la notion de progrès ne fut pour lui autre chose qu'un thème à railleries, concurremment avec la niaiserie des positivistes humanitaires qui enseignent aux générations, mythologie à rebours, que le Paradis terrestre, superstition si on lui assigne le passé, devient, si on le place dans l'avenir, le seul légitime espoir.
Au contraire, il fait dire à un protagoniste (sans doute Edison), dans un court fragment d'un ancien manuscrit de l'Ève future:
«Nous en sommes à l'âge mûr de l'Humanité, voilà tout. A bientôt la sénilité de cet étrange polype, sa décrépitude, et, l'évolution accomplie, son retour mortel au mystérieux laboratoire où tous les Apparaîtres s'élaborent éternellement grâce à ... quelque indiscutable Nécessité....»
Et en ce dernier mot Villiers raille jusqu'à sa croyance en Dieu. Était-il chrétien? Il le devint à la fin de sa vie: ainsi il connut toutes les formes de l'ivresse intellectuelle.
LAURENT TAILHADE
L'individualisme, qui nous donne en littérature de si agréables corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent stérilisé par la poussée des mauvaises herbes de l'orgueil. On voit des jeunes gens, tout enflés d'une infatuation monstrueuse, avouer la volonté de faire non seulement leur oeuvre, mais en même temps l'Oeuvre, de produire la fleur unique après quoi l'intelligence épuisée devra s'arrêter d'être féconde et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des sèves. Il y a même à Paris deux ou trois «machines à gloire» qui s'arrogèrent le droit de prononcer seules ce mot qu'elles exilaient du dictionnaire. Mais cela est peu important, car l'esprit souffle où il veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend démesurées, c'est pour se distraire, car le monde est triste.
M. Tailhade n'a aucune des tares grotesques de l'orgueil: nul ne fait plus simplement un métier plus simple, celui de littérateur. Les Romains disaient rhéteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pensée et qui sait les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu'à leur imposer, à l'heure même de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus dangereux, les plus inédits. Latin de race et de goûts, M. Tailhade a droit à ce beau nom de rhéteur dont se choque l'incapacité des cuistres; c'est un rhéteur à la Pétrone, également maître dans la prose et dans les vers.