Jouant un peu sur le mot, je l'ai appelé «dramaturge», au mépris des étymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais écrit pour le théâtre; mais à la façon dont ses récits sont machinés et comme équilibrés à miracle sur le revirement, sur le retour à leur vraie nature des caractères d'abord affolés par la passion, on devine un génie essentiellement dramatique.

Il a le génie des revirements. Un caractère, puis la vie pèse et le caractère fléchit; une nouvelle pesée le redresse et le dresse selon sa vérité originelle: c'est l'essence même du drame psychologique, et si le décor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air d'achèvement, de plénitude, donne une impression d'art inattendu par la logique acceptée des simplicités naturelles. Cela pourrait être un système de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les chuchotements de l'instinct sont écoutés et accueillis; la nécessité de la catastrophe s'impose à cet esprit lucide (qui n'a point troublé son miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les conséquences des mouvements sismiques de l'âme humaine. Il y a de bons exemples de cet art dans les nouvelles de Balzac: El Verdugo n'est qu'une suite de revirements, mais trop sommaires: le Coq Rouge de M. Eekhoud, aussi dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre largement comme un beau paysage transformé sans effort par le jeu des nuées et les vagues lumineuses.

Pareillement belle, quoique d'une beauté cruelle, la tragique histoire appelée simplement Une mauvaise rencontre où l'on voit la transfiguration héroïque de l'âme pitoyable d'un frêle rôdeur dompté par la puissance d'un geste d'amour et, sous le magnétisme impérieux du verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines putréfiées de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt de l'épouvante d'avoir vu ses paroles se réaliser jusqu'à leurs convulsions suprêmes et la cravate rouge du prédestiné devenue le garrot d'acier qui coupe en deux les cous blancs.

Il y a dans un roman de Balzac[[1]] un rapide épisode, et confus, qui rappellerait cette tragédie aux généalogistes des idées. Par haine de l'humanité, M. de Grandville donne un billet de mille francs à un chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'être arrêté pour vol: ce n'est que romanesque. Cette même anecdote, moins la conclusion, se retrouve dans A Rebours où des Esseintes agit, mais sur un jeune voyou, à peu près comme M. de Grandville et pour un motif de scepticisme haineux. Voilà un possible arbre de Jessé, mais que je déclare inauthentique, car la perversité tragique de M. Eekhoud, chimère ou effraie, est un monstre original et sincère.

Si la sincérité est un mérite, ce n'est pas sans doute un mérite littéraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est tenu de confesser ni ses «communions», ni ses répulsions; mais j'entends ici par sincérité cette sorte de désintéressement artistique qui fait que l'écrivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de contrister tels amis ou tels maîtres, déshabille sa pensée selon la calme impudeur de l'innocence extrême du vice parfait,—ou de la passion. Les «communions» de M. Eekhoud sont passionnées; il s'attable avec ferveur et, s'étant nourri de charité, de colère, de pitié, de mépris, ayant goûté à tous les élixirs d'amour fabriqués pieusement par sa haine, il se lève, ivre, mais non repu, des joies futures.

[1]

La Femme vertueuse, Paris, 1835.—Ce titre a disparu dans la Comédie Humaine. Balzac modifiait souvent ses titres à chaque nouvelle édition.


PAUL ADAM