Pourtant, dès que s'éteignent le cantique
Et l'antienne naïve et prismatique,
Un deuil d'encens évaporé s'empreint
Sur les trépieds d'argent et les autels d'airain;

Et les vitraux, grands de siècles agenouillés
Devant le Christ, avec leurs papes immobiles
Et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler
Au bruit d'un train hautain qui passe sur la ville.

M. Verhaeren paraît un fils direct de Victor Hugo, surtout en ses premières oeuvres; même après son évolution vers une poésie plus librement fiévreuse, il est encore resté romantique; appliqué à son génie, ce mot garde toute sa splendeur et toute son éloquence. Voici, pour expliquer cela, quatre strophes évoquant les temps de jadis:

Jadis—c'était la vie errante et somnambule,
A travers les matins et les soirs fabuleux,
Quand la droite de Dieu vers les Chanaans bleus
Traçait la route d'or au fond des crépuscules.

Jadis—c'était la vie énorme, exaspérée,
Sauvagement pendue aux crins des étalons,
Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons
Et vers l'espace immense immensément cabrée.

Jadis—c'était la vie ardente, évocatoire;
La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d'enfer
Marchaient, à la clarté des armures de fer,
Chacune à travers sang, vers son ciel de victoire.

Jadis—c'était la vie écumante et livide,
Vécue et morte, à coups de crime et de tocsins,
Bataille entre eux, de proscripteurs et d'assassins,
Avec, au-dessus d'eux, la mort folle et splendide.

Ces vers sont tirés des Villages illusoires, écrits presque uniquement en vers libres assonances et coupés selon un rythme haletant, mais M. Verhaeren, maître du vers libre, l'est aussi du vers romantique, auquel il sait imposer, sans le briser, l'effréné, le terrible galop de sa pensée, ivre d'images, de fantômes et de visions futures.