Une bergère passa.

—Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
—Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

Et la bergère, envoyant un baiser à Vitalis, entra dans un chemin creux.

Vitalis descendit de voiture, attacha son cheval à un arbre, et il entra dans le chemin où la bergère, ayant l'air de fuir, accrochait adroitement sa robe à toutes les ronces.

Une fille est faite pour cela, et lorsqu'on erre par les chemins creux, ce n'est pas pour tourner le dos à l'occasion. Vitalis l'eut à peine touchée, qu'elle glissa,—et ils avaient la tête sous la mousse et les pieds dans la boue.

Un écu? Cela vaut toujours un écu.

La bergère chantait, pendant que la voiture s'éloignait sur la route régulière et soignée:

—Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
—Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

Le paysage encore une fois changea. Il devint dur et triste; la route rugueuse et coupée de rides s'en allait entre les collines de grès escaladées par d'anémiques genévriers que des chèvres maigres secouaient avec d'étranges airs de tête; entre les collines de pierre, un ruisseau rampait sur les cailloux comme un serpent malade et, au loin, c'était la détresse désespérée d'un ciel dévoré par de sombres et hideux nuages. Les nuages s'abaissèrent, descendirent jusque sur les collines de grès où les chèvres maigres cessèrent soudain de secouer les genévriers.

«C'est ma propre turpitude qui m'enveloppe et qui m'accable, songea Vitalis. Je suis parti à la conquête de l'Amour et, lâche devant le mystère, fuyant à la première objection, comme un esclave au premier coup de bâton, je suis allé me vautrer, dans la boue d'un chemin obscur, sur la chair méprisée d'une fille d'aventure! Ah! maintenant, je comprends la chanson de la bergère et comme sa réponse fut bien celle qui m'était due! Moi aussi, je viens de les mener à l'abattoir, les blancs moutons, mes désirs et mes rêves, et ils ne les bêleront plus jamais, ils sont égorgés. La bergère fut ma complice, mais le crime était commis dans mon cœur avant que je n'eusse rencontré la complice que l'enfer envoie toujours à celui qui veut faire couler le sang des agneaux. Elade, Elade!… Non, il est trop tard, mais reviens, bergère! L'habitude de la boue atténue sa laideur; la boue peut même devenir douce, si elle est tiède; pour n'avoir pas honte de son animalité, que l'homme redevienne un animal simple, et, pour perdre le désir malsain des étoiles, qu'il vive le long des chemins obscurs… Oui, reviens, bergère, et tu seras la compagne de ma honte et la confidente du mépris que je profère pour tout ce qui dépasse la hauteur de ma tête, pour tout ce qui échappe à mes morsures ou à mes baisers!