L'homme était au métier; il lançait la navette et la rattrapait avec certitude, et un effort de ses pieds et de ses reins à chaque seconde le coupait en deux; son seul repos était de renouer un fil cassé. Elade et Psallus s'approchèrent et regardèrent. Elade soudain cria, en se serrant pleine d'effroi contre Psallus:

—Vitalis! Dieu! c'est Vitalis!

Le tisserand tourna la tête et dit, en renouant un fil:

—Oui, je me nomme Vitalis, et je gagne, en tissant de la toile, ma vie, celle de ma femme et celle de mes enfants. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Tout le monde fait de même, ici. Les métiers ronflent du matin au soir et souvent bien avant dans la nuit. Nous ne nous reposons que pour manger, boire, dormir et caresser la mère de nos petits. Nous sommes honnêtes et heureux quand la toile se vend bien, quand nous pouvons acheter avec le pain, du sucre d'orge pour les enfants et des rubans pour les femmes.

Elade, avec une grosse émotion, car elle avait aimé Vitalis, demanda:

—Vous êtes bien Vitalis, celui qui s'en vint jadis vers la princesse
Elade, enfermée dans le Château Singulier?

—Oui, je suis Vitalis qui essaya jadis de se nourrir de rêves. Ah! je suis bien revenu d'un tel régime! En sortant de chez la chimérique femme qui ne put me repaître que de divagations, je rencontrai celle-ci et je l'ai aimée sérieusement, en homme qui connaît la valeur de la vie. C'était une bergère. Quand je la vis pour la première fois, elle venait de conduire à l'abattoir le troupeau de ses agneaux blancs; je fis comme elle: j'égorgeai tous mes rêves, et, devenus pareils l'un et l'autre, nous nous aimâmes. Pour l'élever jusqu'à moi, je me fis semblable à celle que j'aimais et nous fûmes heureux. J'étais riche: peu à peu ma fortune a disparu, je ne la regrette pas: la richesse permet l'oisiveté, l'oisiveté permet le rêve, le rêve ronge les muscles, comme de malsaines vapeurs; maintenant, je travaille; cela vaut mieux que de penser.

—Vous êtes un esclave! dit Elade presque pleurante.

—Esclave, soit, répondit Vitalis. N'importe, je suis content de mon sort.

—C'est impossible, dit Elade. Révoltez-vous!