«Hé! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et je croyais que cela durerait toujours: c'était ma vocation.
«Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair, par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier! Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture? Me voilà tombée comme une branche morte.
«En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le cœur; j'aurais voulu vieillir avec toi.
«C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps familier? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de ton haleine, et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes mots d'autrefois?
«Nous y sommes.
«Vous croyez m'avoir abandonnée? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné par moi; roi, je ne t'ai pas déposé, tu règnes; amant, je ne j'ai pas tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire pour n'être pas aimé?
«Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quittée un seul instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous les instants où s'équilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me quitteras jamais.
«Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime.
C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie.
Pauvre chérie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle,
dis-moi, si elle savait?
«Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si intelligent, si pratique! Tu t'es donné, n'est-ce pas? Eh bien, je te garde et je t'emporterai avec moi.
«Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion; et quand je serai sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon cœur, et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie d'aimer infiniment en un amour infini!