Les Frênes, 10 septembre.
… Voilà deux jours que Joconde est partie, pour un bref voyage, après en avoir demandé, par télégramme, avec beaucoup de déférence (c'est moi qui portai la dépêche), la permission au conseiller. Je suis tranquille et je consulte les pâquerettes avec Annette. Ce matin, M. des Fresnes étant venu dans ma chambre, je lui ai montré en riant le mécanisme ingénu de la commode et il a été très surpris. Depuis un quart d'heure la porte est fermée par le triple tour d'une bonne vieille serrure bien dérouillée et bien huilée; M. des Fresnes n'en a pas jeté la clef dans l'étang, mais il la détient parmi un considérable trousseau pendu dans sa propre chambre. Mon cher ami, la beauté d'une femme dont on n'aime que cela, c'est bien peu de chose. La plus belle n'a plus de mystères la septième nuit et la plus perverse n'a plus de secrets. Il n'y a pas de milieu entre le harem et la vertu, entre toutes les femmes et une seule; mais l'infini n'est pas dans la variété, l'infini est dans l'unité, il est dans les yeux de la petite Annette. Elle attend de moi sans doute beaucoup moins que je ne lui donnerai et moi je sais que je trouverai en elle, sculptée par ses doigts purs, la statue même de mon désir. Nous ne serons pas trompés. Je ne t'ai pas raconté comment nous sommes venus à nous aimer, après mille petites folies qui ne nous engageaient à presque rien? Non, je ne t'ai rien dit de cela, parce que c'est ineffable. Ineffable et si divinement absurde! Vu du rivage, c'est absurde; pour les passagers qui se saisissent par la main au milieu de l'orage, c'est divin. Il semble qu'on allait périr et que la barque, tout d'un coup, vogue en eau calme. Il se fait un arrêt dans la marche des choses; les yeux qu'on regarde ont une profondeur de vertige; les paroles qu'on allait dire meurent dans une magnifique obscure signification; seul le silence parle dans ce moment grave et il dit tant de choses que les cœurs, pour mieux le comprendre, éclatent en sanglots.—L'ironie, ce soir-là, prit la fuite, elle avait honte. Reviendra-t-elle? C'est possible. Je ne la chasserai pas, car je n'en ai pas peur…
P.-S.—Je te renvoie sans les avoir lues les lettres de Joconde. Cela ne m'intéresse plus.
PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
Les Frênes, 12 septembre.
… Joconde est allée aux Pins! Je comprends ta dernière lettre. C'est très curieux. Ne trouves-tu pas singulier cet amour mutuel de nos deux maîtresses et que nos caprices aient été sombrer ensemble dans le même trou d'enfer. Joli dénouement pour un roman mondain! Dès que j'ai su d'où elle revenait, je me suis mis à l'observer avec une curiosité diabolique. Elle avait toujours son même air calme et reposé, mais je n'ai pas souffert une attitude qui m'apparaissait une moquerie et j'ai voulu la torturer. Elle a souri et c'est moi qui ai souffert. Voici à peu près notre conversation:
Moi: Comment va la marquise de la Tour? Pense-t-elle toujours à mon ami Pierre Bazan?
Elle: Elle ne m'en a pas parlé.