Les Frênes, 14 septembre.

… J'ai oublié de te dire, cher Bazan, ou peut-être ne le savais-je pas encore, que Joconde avait été furieuse de la porte barricadée. Venant après la conversation que je t'ai rapportée, cet avertissement, donné d'un ton contrit, lui a crispé la figure. A-t-elle soupçonné mon intervention? Je ne le crois pas. Elle a trop de confiance en elle-même pour admettre qu'on s'éloigne volontairement d'elle, tant que le contact est obscur et sans danger. Mais je me croyais libéré et libre de donner toute ma pensée et toutes mes heures à la petite Annette: jamais je n'ai été moins libre. Dès que je m'éloigne des allées suivies, seul avec Annette, dès que nous avons commencé à sourire et à jouer avec cette indifférence passionnée qui est une des marques de l'amour sûr de lui-même, alors, à quelque détour de sentier, à la surprise d'un buisson ou d'un arbre, voici Joconde. Elle ne nous regarde pas, elle est bien trop fine, elle nous sent; elle ne nous accompagne pas, elle nous suit; elle ne nous suit pas, elle nous précède. Nous la trouvons à l'endroit où nous allions nous asseoir, écrasant de sa beauté un peu lourde la mousse où Annette laisse à peine la trace de ses reins. Elle mordille le brin de jonc que j'ai rompu la veille pour en extraire en vain la moelle blanche et fragile; elle achève d'effeuiller la branche de coudrier où j'avais laissé deux feuilles déchiquetées par mes dents; elle brise en plus petits morceaux les brindilles de bois mortes que j'avais cassées en regardant Annette qui me regardait. Elle ne regarde pas. Elle regarde un livre. Mais elle ne voit pas son livre et elle nous voit. Elle nous guette, elle nous devine, elle nous distance. C'est elle qui a fait remuer cette fougère, et non le vent; c'est elle, et non un oiseau, qui a fait osciller cette branche de hêtre. Elle vient de passer, et cependant elle va passer encore. Elle est partout dans le taillis qui était notre refuge; elle est le vent et les oiseaux, elle est les écureuils et les chats à la chasse. Annette s'en amuse, sans comprendre. Elle croit que Mademoiselle est distraite. Mademoiselle est à l'affût. C'est le fantôme du plein jour, la larve de l'après-midi, la dame blanche des crépuscules dorés. J'ai envie de tendre sous les feuilles mortes des pièges à femme. Elle empoisonne ma vie, mais j'en ris, car elle avoue sa jalousie, et cet aveu la prendra un jour ou l'autre. J'attends. Songes-tu à cela, cher Bazan, que je suis venu presque par hasard aux Frênes, que je comptais m'y reposer quinze jours dans un ennui doux, que voilà plus de six semaines que j'y suis, que j'y ai aimé deux femmes, que j'y ai trouvé une fiancée et une maîtresse, que la tragédie m'entoure comme un cercle d'orages, et que je ne sais plus si nous allons sortir tous vivants de ce vieil oasis de paix? Je suis mal à l'aise pour combiner mes défenses. Joconde m'a-t-elle dit la vérité? Je ne sais. Elle me parlait avec une colère ironique où il y avait de l'amertume et de la franchise. Si elle a dit la vérité, s'il faut que je compte avec les passions d'un vieillard hypocrite, je ne sais ce qui arrivera. Je veux sauver Annette, mais moi-même? Cette Joconde, que je hais et que je tuerais, est toujours mon plaisir. Plaisir de honte, plaisir détesté, mais subi peut-être par diplomatie, peut-être par lâcheté. Mon cher ami, je te dirai tout, pour que tu me juges; elle m'a forcé à dérober dans le cabinet de M. des Fresnes la clef de notre porte maudite. La porte est redevenue la souriante entremetteuse des premiers jours; elle s'efface comme une procureuse sur le seuil où se paie la provende; elle se referme doucement quand l'œil du galant a vu le lit obscur où une forme de volupté se gonfle comme une vague et déroule autour de ses reins l'écume d'une dentelle que le désir déchire. Joconde est plus belle d'avoir été aimée. Elle est la femme sans âme, où toute en petites âmes de chair; chaque grain de sa peau et chaque duvet de sa peau ont une sensibilité. Nulle part la main ou les lèvres ne l'attaquent inutilement; le grand serpent blanc se déroule et s'exalte, ses yeux regardent avec un flamboiement doux et suivent avec une complaisance attendrie tout ce qui se passe le long de lui-même. Elle est de la race des courtisanes qui sont nées pour la science. Elle sait, elle devine et elle imagine. Elle est divine et libertine; elle le sait et elle dit: les corps sont des visages plus blancs et plus doux. Elle dit peu de choses. Elle donne et elle prend. Elle est inépuisable et elle ne rassasie pas. Elle a des mouvements qui rajeunissent les désirs et des gestes qui déterminent l'enthousiasme. Il y a de ses enfantillages qu'on n'accepte pas sans actions de grâces et de ses cruautés qui fanatisent les muscles. Je pense à elle longtemps encore après que j'ai forclos la porte et caché dans ma valise la clef infernale. Alors, je m'endors dans un harem, car chacune de ses beautés se dresse en vie et en fleur dans mes rêves agités. Une Indienne couleur de safran, grasse et vêtue au-dessous du nombril, m'introduit très sérieusement dans une grande serre où la lumière est bleue et verte, en me disant: Ne vous endormez pas, les fleurs vont s'ouvrir. J'entre et je vois le miracle. Voici des champignons blancs, énormes et palpitants; le sommet de leur chapeau est formé d'une coque rose qui se gonfle et se dégonfle comme une narine entraînant tout le champignon qui se met à battre ainsi qu'une aile. Cela remue, cela tourne, cela devient une jupe de ballerine d'où sort une femme en maillot rose, puis le maillot se déchire et tombe comme la robe d'une figue mûre, et la femme est nue, immobile en une pose d'offrande. Mais voilà que ses deux seins menus et aigus s'exaspèrent et tremblent; ils deviennent des ballons, ils étouffent la femme nue qui s'offrait; ils se couchent sur leur tige courte; ils sont deux grands champignons blancs surmontés d'une coque rose, ainsi que des parasols chinois. Et cela recommence et cela se multiplie, mais je regarde les autres métamorphoses. Je me promène, je fais le tour des corbeilles, je juge, je contemple, je respire, je flatte. Voici la fleur qui est un œil bleu au bout d'une longue tige verte que deux feuilles étroites coupent au milieu; l'œil se balance gouailleur et prometteur; il ne regarde que de côté; son regard filtre comme un rai dans une cave. Cet œil a une grande paupière bistrée qui lui pend sur le cou; il la rabat comme un capuchon et je crois qu'il s'endort. Il y a une autre plante qui ressemble à une orchidée. Elle est effroyable et couleur de bœuf cru. Elle s'ouvre comme un écrin; elle bâille comme une pomme rouge lacérée par les bouvreuils; puis tout d'un coup elle se tord, se déchire et ses lèvres pendent pareilles à des oreilles roses; les oreilles se drapent comme autour d'une forme féminine et c'est encore, dressée sur sa tige, insolente et douce, une femme qui attend, qui rêve ou qui se souvient. Je détourne les yeux pour ne pas voir cette jolie femme frêle et chaste redevenir la fleur couleur de bœuf cru qui bâille avec l'impudeur de la stupidité. Plus loin, c'est la tribu des cactées, les tiges qui sont des jambes coupées au genou ou au bas du ventre comme des colonnes tronquées; celles qui sont des ventres rampants couverts de houppes; celles qui sont des troncs d'arbres où je devine une palpitation humaine, celles qui sont des têtes rases, têtes sans organes, toutes rondes, moitié roses et moitié blanches comme des cochons de lait. Cela devient diabolique; je n'ai plus peur, j'ai honte, et j'envoie un coup de pied dans un ventre rampant qui ressemble à un sac de farine. Mais le ventre saute sur les colonnes tronquées; un buste et des bras viennent se coller à sa chair moite; les bras choisissent une tête, les yeux, une bouche, cueillent une des fleurs couleur de bœuf et le monstre s'avance en minaudant vers moi et me tient un discours: «Ne me reconnais-tu pas, amant? Nous sommes ce que tu aimes et ce que tu viens d'adorer séparément. Nous sommes, réunies à la hâte, il est vrai, la beauté même qui t'a réjoui cette nuit; nous sommes chaque partie d'elle-même, chacune des chapelles où tu t'es mis à genoux avec beaucoup de ferveur. Qu'importe l'ordre de notre architecture? Veux-tu que les jambes soient des bras et les bras des jambes? Voilà. Regarde. Veux-tu que les yeux soient au bout des seins et les framboises des seins à la place des yeux? Voilà. Regarde. Veux-tu que la bouche qui te parle, te parle d'entre mes blanches cuisses, mon mignon? Voilà. Regarde. Veux-tu que la tête descende à la hauteur de mon ventre et que mon ventre soit ma tête? Voilà. Regarde. Tu vois je m'exprime très bien et pourtant je n'ai pas de dents. En suis-je moins belle? Nous n'en sommes plus, mon cher, à la spécialisation des organes. Nous sommes des intelligences, nous autres, et nous savons tirer parti des anomalies. N'as-tu pas un petit miroir de poche? Donne. Oh! que je suis jolie! Voilà l'ordre véritable des choses, voilà l'architecture définitive. L'anomalie est devenue la beauté. Tu m'aimes, dis? Donne-moi tes lèvres, mon amour! Donne-moi ton âme. Bois ma pensée et ma vie sur la bouche que je te livre. Viens, prends-moi, serre-moi dans tes bras. Ah! comme je t'aime! Il n'y a que les femmes très belles qui savent aimer. Je suis très belle et j'aime. Où est le petit miroir? Merci. Ah! je crois que j'ai trouvé ma forme définitive. Venez toutes, vivez!» Et sans abandonner mes membres où il s'enlaçait comme une pieuvre, le monstre fit un geste de résurrection et ce fut une montée de larves dont les suçoirs convergeaient vers ma vie… Je criai et je m'éveillai. Crois-tu, cher Bazan, que ce rêve ait une signification? En tout cas, il n'a eu d'influence que sur mes nerfs. J'ai mal dormi, mais je ne me suis pas repenti. Je m'accoutume à Joconde, jusqu'au jour du dégoût définitif. Ce jour-là, je serai très impitoyable, parce que je suis très égoïste.

ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE

Les Frênes, 19 septembre.

Chère Adélaïde, mon père veut bien; Madame Pelasge aussi. Tout le monde est heureux. Nous nous marions le 25 octobre. Georges épousera ma sœur le même jour. Cela sera très beau. Alors je m'amuse des jours de liberté qui me restent. Comme je suis la plus jeune, on m'obéit, mais je ne sais quoi ordonner. Quand je suis seule avec Paul, je suis contente; cela n'arrive pas souvent. Mademoiselle, qui croit toujours sans doute que je suis une petite fille, nous surveille d'une façon ridicule. Elle ne peut se faire à l'idée de voir le petit Chaperon Rouge se promener avec le Loup. Elle croit toujours que le loup va me croquer. Entre nous, je crois qu'il en a bien envie. Te fais-tu une idée claire du mariage, chère Adélaïde? Moi pas. Je pense seulement qu'on doit être très heureux, on s'endort en se tenant les mains et on se réveille en souriant. Cela ne me fait pas peur, mais cela me semble étrange. Pourquoi ne pas dormir chacun dans son lit? Enfin, c'est l'usage. Cependant toutes les personnes mariées que je connais ont chacune leur chambre. Mademoiselle m'a dit qu'il n'y a que les pauvres qui n'ont jamais qu'un lit. Après la première grossesse, on se sépare. J'aime mieux cela. Je t'ai promis de te dire tout, voilà. Paul m'embrasse sur les mains, sur les yeux, et sur la bouche, quand je le permets; c'est très agréable, surtout la bouche, et cela donne un grand frisson. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus agréable au monde, mais c'est une faveur, et je ne donne pas mes faveurs à tort et à travers. Il faut que Paul ait été bien aimable et bien sage, pour que je lui permette cela. J'aime mieux souffrir moi-même que de lui accorder un plaisir que je partage, quand il ne l'a pas mérité. Tout cela m'occupe beaucoup. Je réfléchis. Mais je n'arrive à rien de définitif. Si on ne se mariait que pour s'embrasser sur la bouche, cela ne demanderait pas tant de mystères. Le mystère est le lit, c'est certain. Peut-être alors me baisera-t-il les bras, les épaules, la gorge; mais cela se fait au bal, dans les petits coins obscurs. Je l'ai vu et cela ne m'a pas beaucoup scandalisée, parce que je savais que les gens qui faisaient ça étaient des amis intimes, des personnes qu'on n'invitait jamais l'une sans l'autre. Je crois maintenant que c'étaient des fiancés qui ne pouvaient pas se marier, parce que Madame *** était déjà mariée. Cela, ça doit être terrible. Si, une fois mariée, je venais à en aimer un autre que Paul, que deviendrais-je, mon Dieu? Il doit y avoir des romans, où on parle de ces situations-là, les romans dont on m'interdit la lecture. Dès que je serai mariée, je lirai tout ce qui m'a été défendu; ainsi je serai renseignée et je saurai ce que je dois faire, en cas de nécessité. Je suis décidée à être très bonne pour mon mari, mais je ne voudrais faire à personne une peine inutile. Si on me fait la cour, je serai contente. J'aime qu'on me regarde, et qu'on me parle. Toute seule, je m'ennuie et parfois j'ai fait des extravagances pour attirer l'attention. Je t'ai raconté celle de la rivière, mais c'est ma sœur qui en avait eu l'idée. N'importe, je vois que l'idée n'était pas mauvaise, car c'est depuis ce moment-là que Paul a commencé à me regarder avec des yeux tout nouveaux. Moi, si je voyais nager un homme tout nu à fleur d'eau, cela me ferait peur et je me mettrais à courir. Les hommes sont plus braves; ils n'ont même pas peur du tout. Ils avaient l'air en extase, tous les deux, et je manquai de rire, ce qui m'aurait fait boire de l'eau et noyée. Quel dommage, mais quelle occasion pour Paul de me repêcher et de me tenir dans ses bras, pareille à une languissante sirène! Enfin, il sera bientôt heureux, si c'est cela qui doit causer son bonheur. Je sais que je suis agréable à regarder, puisque j'y ai du plaisir moi-même, et de ce plaisir je ne priverai pas mon mari, au contraire. Je ne sais si je l'aimerai, je l'espère; mais je veux qu'il m'aime lui, et je ferai pour lui plaire tout ce qui lui plaira. Ah! chère Adélaïde, je suis pleine de rêves absurdes et de pensées contradictoires! Je songe à des choses qui me semblent à la fois douces et vilaines, et j'ai des imaginations qui me font rougir en même temps que pleurer! Au moins, je ne m'ennuie pas. Je vis plus en une heure de ces journées que l'an passé je ne vécus en toute l'année. Chaque heure me renouvelle, me grandit et m'épanouit. Je me semble un rosier qui fleurirait à vue d'œil; je suis fraîche et parfumée; je suis légère et forte: j'attends le bonheur. Paul est plus beau que je ne l'avais encore jamais vu. Il est pâle avec de grands yeux pleins de fièvre et d'amour. Je le trouve sublime quand il s'agenouille près de moi pour me regarder comme en prière. J'ai envie de le prier aussi, parfois, et de coucher ma joue sur ses genoux, mais quand j'ai cette envie-là, je me fâche contre moi-même et je boude contre Paul. Il est très difficile de maintenir un homme dans les bornes du respect. Il m'a tutoyée, une fois; je n'ai pas aimé cela. Personne ne m'a jamais tutoyée que des femmes. Dans la bouche d'un homme, cette familiarité me paraissait insupportable. Rien de vulgaire ne me plaît. Il faut qu'une femme soit une reine pour être tout à fait une femme. C'est l'attitude que je veux prendre dès maintenant; même quand je joue à cache-cache, on sent que je suis une princesse et on ne me tire pas sans précaution par ma robe chiffonnée. J'ai eu dix-huit ans avant-hier. A cet âge-là, on a un sceptre ou une baguette de fée. Quand je ris, il y a des yeux qui sont inquiets; et quand je souris, on me regarde pour participer à mon sourire. J'ai pris beaucoup d'assurance, depuis que je suis la vie d'un homme. Je donne ma main à baiser et je commande à Paul des choses impossibles. Quand il fait semblant de m'obéir, cela me suffit. Je crois que je regretterai que le mariage se fasse si tôt, car ces jours préliminaires sont délicieux. Je suis dans l'état d'une âme qui va entrer en paradis. Elle n'est pas encore dans la belle prison lumineuse; elle cueille les dernières fleurs de sa liberté; elle est sûre du bonheur de demain, mais elle n'éprouve pas encore le tremblement des joies suprêmes et la certitude ne l'enserre pas dans ses bras divins mais inflexibles. C'est Paul qui m'a fait cette phrase-là. Moi je dirais plutôt que je suis en face d'une fleur et la main levée pour la cueillir; je regarde et je ne cueille pas; je m'éloigne, je fais cent tours dans le jardin, je reviens, je regarde encore et je m'arrête encore. Il est bien certain que quand j'aurai cueilli la grosse rose blanche que j'aime et que je désire, je ne pourrai pas la replanter sur sa branche pour la prendre une seconde fois. La question serait de savoir si elles sont remontantes, les roses de ce rosier-là. Je crois que oui, mais cela m'est égal en ce moment. Je songerai à cela plus tard, si la fleur que je vais mettre à ma ceinture venait à se faner un jour, un jour d'été, un jour de sécheresse et d'amertume! Mais que cela est loin, sans doute! Je sens que je m'embarque pour un long voyage de plaisance. Tout rit. L'automne lui-même est printanier, cette année. Il y a des langueurs de mois de mai et des fraîcheurs d'herbe nouvelle. On dirait qu'il pleut de l'amour toutes les nuits…

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Havoque, 19 septembre.

… Je ne suis pas en Bretagne, cher Pelasge, mais en Normandie, sur le bord d'un marais hanté par les oiseaux de mer. La Bretagne est trop connue. Il n'y a plus un coin de côte dont le triste touriste n'ait corrompu le silence et dégradé la beauté. Il en est de la nature comme des femmes: un amant l'embellit; deux la fatiguent; trois l'abrutissent; au delà, c'est l'avilissement. Les hommes ont avili jusqu'aux granits et jusqu'aux sables. Un homme qui n'est pas né du sol, comme les progénitures de Deucalion, est une tache sur le manteau des paysages. Il y a des chapeaux obscènes et des gants impudiques au Val-André comme à Saint-Lunaire; il y en a aux Sept-Iles, à Batz et à Bréhat, les jours de beau temps. J'en ai vu à Chausey et sur les Minquiers; il y en a peut-être, quand la marée est clémente, aux Bœufs et à la Fourquie, aux Dirouilles et à Taillepied, à Cézambre et à la pointe du Groin. Les imbéciles ont choisi ce qui est beau, comme les oiseaux choisissent ce qui est gras. Ils vont vers les points qui sont piqués en rouge sur les cartes de la tauromachie circulaire. Ils foncent sur le rouge, la bêtise en avant; la bêtise leur sert de cornes. Ils crèvent les paysages et oublient dans les tourne-bride, où on ne but jamais d'eau, leurs boîtes de Vichy-État. Il n'y pas d'eau en Bretagne et en Normandie. L'eau baptise, mais n'est pas baptisée. L'eau est bue par les bêtes; elle contient de la semence de grenouille et donne mauvais caractère. Le touriste propage l'eau de seltz, le pneu et l'instantané. Il emporte des rochers qu'il n'a pas vus et des pierres qu'il n'a pas comprises; il rapporte des choses crevées et le dégoût d'une nature dont chaque brin de jonc médite de lui serrer le cou. Il fait la route comme les filles font la rue, mais les arbres pleurent de rire sur sa casquette de domestique. Il est si bête qu'il ne s'aperçoit pas que les cailloux eux-mêmes le frappent d'un impôt. Il paie pour se fracasser la tête et pour regarder les filles qui font boire les veaux; il paie pour voir faucher le foin. Il paie pour s'ennuyer et pour qu'on lui dise la hauteur des clochers. Il paie et on paie pour lui; c'est sa revanche et son venin. C'est pour le touriste qu'on a refait le mont Saint-Michel en saindoux brodé de pistaches; c'est pour lui qu'Avranches a construit des ruines et Granville une caserne; car le touriste aime à prendre des leçons d'art par la vue des monuments, il aime les belles ruines quand elles sont dans un jardin public, entourées de chaînes, et les casernes lui remémorent la patrie absente. J'ai fui la civilisation des touristes, les auberges où on affiche l'heure des trains, le portrait des coquins célèbres et les traits enluminés du grand Dab. A Havoque, il n'y a pas de civilisation. C'est entre Créances, qui est du sable, et Lessay, qui est une lande. J'y ai acheté pour deux cents francs une maison composée d'une étable et un jardin où il pousse des chardons de mer. Lessay est la Mecque de ce désert. J'y ai trouvé de quoi m'installer aussi bien qu'un douanier. Un pêcheur me nourrit quand la mer donne; et quand elle ne donne pas, je me fais de la galette de sarrasin: c'est très facile. Je resterai là tant que je posséderai un tube et un pinceau. Il n'y a pas d'hiver dans ces bas-fonds salés où vient mourir un des filets du courant chaud qui baigne Jersey. Dieu merci, me revoilà à mon métier. La peinture avant tout, n'est-ce pas? Raconte-moi tes histoires, Moi, je n'ai plus d'histoire. Les femmes que je vois sont si différentes de celles qui amusent ou troublent ta vie, qu'il me faut un effort pour comprendre tes plaisirs et tes ennuis. Si je songe aux femmes dont on baise les mains, je regarde aussitôt Marie-la-Guicharde qui sarcle mes chardons avec la précaution d'un moufle, et je ris un peu. Le moment présent est pour moi la vie entière, je suis peintre, et comme peintre j'aime autant Marie-la-Guicharde que la marquise au cygne. C'est plus pittoresque, moins convenu, moins Galimard. Je ne comprends plus du tout Galimard, ni Chassériau, ni Gustave Moreau, ses élèves, depuis que la Guicharde «épluque» mes chardons de mer…