La marquise est partie à dix heures. Annette l'a beaucoup regardée pendant le dîner, tout en évitant mes yeux qui étaient suppliants et probablement très bêtes. Je ne sais ce qui va se passer. Je t'écris le matin. Est-ce que je tiens beaucoup à épouser Annette? Je crois que oui. Il me semble que je ne suis venu aux Frênes que pour cela; que ce séjour a été l'une des nécessités de ma destinée; que cette enfant était à moi de toute éternité. Je crois cela depuis quinze jours. Cela est très peu conforme à mon caractère d'avoir une telle croyance; aussi je ne suis pas rassuré. Il est possible que l'explication que je vais avoir avec Annette m'attendrisse et finisse de me vaincre; il est possible que les exigences de ce cœur naïf et l'excès même de sa naïveté me fassent comprendre le péril des amours enfantines. Comment pourrai-je dominer cette petite âme, régler ces petits instincts de sensualité sentimentale, si je ne sais me piloter moi-même parmi la région dangereuse des récifs sexuels? Suis-je destiné à m'échouer d'île en île, prostré chaque fois sur des seins nouveaux, ou à rêver éternellement, le front appuyé sur les genoux purs de l'unique? L'Unique, c'est moi; ma propriété est d'attirer toutes les chairs vers la mienne et de vivre heureux au concert des cris d'amour qui sortent de toutes les poitrines anxieuses dévouées à ma joie. Pourtant, il m'en coûte de renoncer à Annette. Elle m'a inspiré le seul sentiment vrai que j'aie jamais ressenti; elle m'a rendu capable de mépriser la sensualité et de préférer, au ventre qui s'offre au soc, les yeux que l'on cherche pour y clore sous un scel la pensée qu'on voudrait y lire toujours.

J'ai peur, mon cher Bazan, de te dire des choses que j'aurais lues dans les littératures décadentes. Je suis terriblement de mon temps. Je hais le sentiment à l'heure même où je le subis et je range dans le musée des niaiseries les fleurs séchées que je garde pourtant entre les feuillets de mes poètes. Ma sensualité est stoïque. Je veux bien m'incliner à des fonctions animales et jouir d'être un chien; je ne puis pas volontairement mettre plus de poésie dans le lit que dans la table. L'amour, c'est toujours de la gastronomie. Je ne suis dupe ni de la beauté des femmes ni des pièges de l'inconscient. Les femmes sont belles parce que nous les désirons. La femelle ne contient pas plus d'absolu que le mâle. Je sais que si je suis ému au mouvement d'une gorge qui se gonfle sous les dentelles, c'est parce que le Dieu qui nous leurre m'impose le souci de perpétuer ce mouvement d'amour et l'organisme qui en est le moteur. Je sais que ces hanches sont pures parce que je suis lascif; je sais que ce ventre me trouble parce que je surgis,

Lys…

je sais que les bras qui me serrent et les aisselles que je respire sont les chaînes qu'a forgées Vulcain et le parfum que secrète la fleur née de la pierre de Pyrrha. Les Dieux me tiennent en laisse. J'obéis aux mouvements de la chaîne. Je suis l'esclave du désir. J'attends…

ANNETTE BOURDON A ADÉLAÏDE FAIRLIE

Les Frênes, 23 septembre.

… Tout est fini, chère Adélaïde. La petite fiancée est redevenue l'enfant à personne que j'étais en arrivant aux Frênes, toute pleine de rires et de joies. Je ne comprends pas bien encore ce qui s'est passé. A mon âge on ne comprend pas bien. C'est ce que m'a dit mon père. Je ne comprends pas, mais je souffre. J'ai de la fièvre et des rêves. Dès que je m'endors, je vois passer devant moi, comme si j'étais en chemin de fer, toutes mes journées de jeu et d'amour; je reconnais tous mes gestes, mes robes, mes petites aventures dans la campagne, je suis émue, je souris, je suis heureuse,—et tout d'un coup la terre se met à trembler, il y a un grand orage, la nuit tombe, je m'évanouis. Quand je reviens à moi, c'est-à-dire quand je me réveille, j'ai la sensation d'une solitude noire et triste. J'ai peur, je tremble et j'attends le jour en pleurant. Je voudrais bien être morte, chère Adélaïde. Il est parti. Je n'ai pas voulu l'écouter, ni même le regarder. Je n'ai parlé qu'à mon père, qui a plus de colère que de chagrin; cela augmente mon trouble. Mademoiselle a voulu me persuader que je n'avais rien vu, que je suis une rêveuse. J'avais envie de la battre. Ma sœur a eu du chagrin, mais non pas à cause de mon chagrin. Elle pense que cette histoire la prive des huit jours que nous devions encore rester ici; mais que j'aie le cœur brisé, cela ne l'inquiète pas. Je suis seule. Enfin, nous rentrons à Versailles demain; je te raconterai tout. Nous pleurerons ensemble, dis?

Ton amie inconsolable,