… Mais, ma chère Anna, je te parlais de bonheur et tu me réponds en me faisant allusion à des plaisirs si fugitifs que, moi, je les compte pour rien dans mon existence? Peut-être que leur absence rendrait le bonheur impossible, mais seuls ils sont bien peu et parfois… Quelle humiliation de crier comme une bête folle entre deux jaillissements de larmes! Ce n'est pas là ton secret. Il est dans ta nature, il est dans les hasards qui ont arrangé ta vie… Plus tu seras heureuse, plus je t'aimerai, mais pourquoi es-tu heureuse?
ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
Les Tilleuls, 15 juillet.
… Et pourquoi ne les comptes-tu pas? Apprends à les compter. Il ne faut pas briser la chaîne des sensations, ici ou là, selon des caprices ou des principes. Le petit caillou qui brillait dans la poussière, si tu avais voulu te baisser pour le prendre, peut-être qu'à le retourner entre tes doigts, il t'aurait consolée d'un chagrin. Un enfant n'en demande pas plus pour oublier la meurtrissure qui saigne encore à son genou: et pendant qu'il s'amuse avec la pierre qui le blessa, sa chair innocente oublie de souffrir. Mais les cailloux que tu dédaignes sont d'une eau assez belle: des yeux de femme peuvent s'y charmer sans honte. On en fait des colliers qui tiennent chaud au cœur et qui font éclater, comme au milieu de lys, la fraîcheur rouge des joues. Tu voudrais être heureuse, c'est-à-dire que tu voudrais vivre, et tu méconnais la vie! Tu secoues le rosier pour avoir des roses et tu es surprise de les voir s'effeuiller toutes sous tes doigts et s'en aller au gré du vent! Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, chère Claude. Va et promène-toi le long de tes rosiers sans penser à rien qu'aux parfums qui peu à peu aviveront ton désir, et ta main toute seule ira, sans craindre les épines et sans les sentir, vers la seule rose; car il n'y en a qu'une qui ait ri pour toi ce matin. Prends-la; romps la tige doucement; ôte d'un coup d'ongle chaque épine; mets la fleur à ta ceinture. Il n'y a qu'une rose, mais il y a le reste, les autres petites choses bleues et vertes, rouges, blanches et d'or; il y a des caresses pour chacun de tes doigts, il y en a pour tes yeux, pour tes lèvres, pour toutes les charmantes parcelles de toi-même. Tu es belle, ne le sais-tu pas? Quand nous nous sommes quittées, j'étais envieuse, presque, de la richesse de ta floraison; je devine ta splendeur d'aujourd'hui, et tu souffres! N'es-tu plus assez déesse pour imposer à celui qui t'aime la nuance de ton ciel et celle de tes robes? Je me souviens: tu adorais ta beauté et tu la parais pour toi-même, idole ironique; et maintenant tu regrettes de t'être donnée? Alors tu diffères trop de moi pour que je te comprenne. Si je voulais réfléchir sur mon bonheur (mais je ne le veux pas), je trouverais sans doute que je ne suis heureuse que pour cela, pour m'être donnée si entière et si nue, si naïve et si cordiale, qu'il me semble que j'ai fondu comme une pêche dans la bouche qui m'a mordue. As-tu entendu parler du nirvâna? Je suis délicieusement anéantie…
CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES
Les Pins, 20 juillet.
… Tu ne me dis toujours rien de clair, rien qui me fasse voir ta vie. Voilà plus d'un an que nous nous écrivons et je vois que ce fut, en effet, pour nous comprendre de moins en moins. Cependant, tu te souviens bien de ce que j'étais au Sacré-Cœur, et je crois que je n'ai guère changé. Je mettrais les mêmes corsages qu'il y a dix ans, en me serrant un peu, malgré ma «splendeur». C'est vrai, je suis fort belle; cela fait ma fierté, mais non mon bonheur. Tu as vu comme je souris bien sur mon portrait? ce n'est pas un mensonge; c'est une habitude. Et je suis encore différente de toi en ceci, que celui qui oserait me plaindre, un jour que j'aurais oublié mon masque, il me semble que je le haïrais. Mais nul ne l'a osé, ou l'occasion ne s'est pas présentée: je parais ce que je devrais être, et cela me console, quand je ne suis pas seule. Ah! sois-en sûre, je ne me promène pas le long des rosiers! Je n'ai rien à dire aux fleurs et elles ne me disent rien. Tout est muet et sans parfum autour de moi: je m'ennuie. Me donner, chère amie? Mais je suis fatiguée de n'en avoir jamais eu le courage. Pourtant que d'occasions! Je t'ai dit presque toute mon histoire, mais je ne t'ai pas dit les noms de ceux qui l'ont faite: en vérité, je les ai oubliés, même le nom de celui que je congédiai le mois passé, parce qu'il me pressait trop. Je n'ose me représenter ce que tu entends par cette pêche où l'on mord et qui fond dans la bouche; je crains que cela ne soit du libertinage. Moi, quand je me suis sentie presque touchée par de vilains désirs, j'ai sauté le fossé pour fuir le mufle de la bête. Est-ce qu'une femme très belle ne devrait pas être aimée très purement, comme on aime un marbre ou une figure de légende? Mais sans exiger des hommes tant de respect et tant d'amour, n'a-t-on pas le droit de leur demander un peu de courtoisie et une grande dignité? Quoi, parce qu'on laisse baiser sa main, il faudrait livrer tout le bras et peut-être tout ce que le bras traînerait après lui! Les hommes sont des bouviers. Je ne puis être que bergère, en mes meilleurs jours. Jamais je n'ai trompé mon mari; il est vrai, je me suis étudiée à ne pas l'aimer, et lui seul m'a respectée; maintenant je le souffre, quoique parfois j'aie envie de pleurer en lui cédant. Je pleure sans trop savoir pourquoi. Rassure-toi, cela ne dure guère: j'ai tant de moyens de me distraire et de m'étourdir!…